Les uns semblaient dorés. D’autres étaient comme des coquilles de nacre changées en oiseaux ; on n’aurait pu dire les nuances de leurs ailes, de leur cou, de leur ventre. Ils s’entre-croisaient, se mêlaient, peuplaient l’air d’un spasme aérien, et séparés un instant se rejoignaient encore. D’autres semblaient des taches de pourpre et de sang douées de vie, de vol et d’amour. Leurs tourbillons se rapprochaient. Ils effleuraient la robe, les seins, la face pâmée qui demeurait au milieu d’eux comme un soleil fixe au centre d’astres clairs ; et quand madame Edmée renversait la tête, le pigeon blanc étendait ses ailes toutes grandes, et tirait, comme s’il eût été assez fort pour l’enlever jusque dans la nue.

Elle vibrait toute, et véritablement. Ce jeu qu’elle avait appris, elle le vivait jusqu’aux sanglots, elle en faisait le poème passionné de son corps de désir ; elle s’abîmait dans un vertige où ses sens attendaient, attendaient, et réalisaient presque l’objet de leur attente. Un pigeon vert diapré croula sur sa poitrine, y resta frissonnant, accroché des deux pattes, le col tendu, le bec à ses lèvres. Un autre, noir, rose et feu, tomba comme une pierre, demeura crispé sur sa nuque. Il battait lentement des ailes, sa gorge frémissante roucoulait avec douceur ; elle tendit les deux bras, et toute la troupe, abandonnant l’air qui sonnait, couvrit la femme droite et pale d’un manteau d’ailes et de volupté.


Armide et Paul s’étaient endormis dans un fauteuil de rotin, où ils étaient couchés côte à côte, les yeux fermés et les bras mous. On n’entendait pas leur souffle, mais seulement le bruit de leurs lèvres qui parfois s’entre-choquaient. Quand madame Edmée, un manteau sur sa toilette de théâtre, les réveilla tous deux, ils ne tenaient plus sur leurs jambes. Elle les conduisit par la main jusqu’à l’hôtel, les déshabilla, et ils reprirent leur somme sur le lit unique qu’ils occupaient dans sa chambre. A son tour, elle se coucha, mais elle ne pensait qu’à Barnavaux.

» Où est-il ? pensait-elle. Qu’est-ce qu’il fait ? Est-ce qu’il viendra ?

De grandes ondes soulevaient sa gorge, elle se sentait humiliée, triste à mourir. Pourquoi vivait-elle encore ? A quoi ça servait-il, de vivre ? Et, dans sa torpeur douloureuse, il lui semblait voir les pigeons tourner encore autour d’elle, mais pour l’attirer en bas, dans un abîme noir où elle étouffait. Enfin la porte de l’hôtel claqua, il y eut des pas d’homme. Elle connaissait le pas de Barnavaux. Elle ne connaissait plus au monde que le bruit de ce pas : c’était lui !

— Barna, cria-t-elle, ah ! que tu es bon !

Elle avait envie de se mettre à genoux. Barnavaux avait couru les bouges de Cholon. Il avait bu du champagne comme un chef, du whisky comme un Anglais, et il exhalait aussi cette odeur fine de chocolat bouillant qui est celle de l’opium. Il n’avait pas fumé l’opium pourtant ; cette ivresse-là ne lui disait rien. C’est trop lent, c’est trop délicat, il faut rester couché sur une natte. Mais c’est si amusant d’aller dans les fumeries bousculer les Chinois qui rêvent auprès de la petite lampe et du bambou divin ! Ses yeux brillaient. Il était gai, assez gris, mais toujours solide. Et l’amour de cette femme l’exalta enfin comme un dernier triomphe.

— … Tout de même, fit-il, tout de même !

Il s’assit, fier comme un maître. Madame Edmée s’allongea, la tête sur sa poitrine, et leurs deux cœurs bondissaient. Tout à coup, il entendit une petite voix claire qui demandait :