— Regardez où nous sommes. Avant, on m’a dit, c’était un hôtel habité par un grand seigneur. Après, on y a mis des soldats. Maintenant, on y juge des prisonniers, de pauvres diables de prisonniers. Et bientôt, on va tout démolir, pour faire passer un boulevard. Le vide à la place du plein, quoi ! C’est la même chose pour l’infanterie coloniale. Elle fout le camp, l’infanterie coloniale ! Avant c’était des soldats, aux marsoins, maintenant c’est des escarpes. On peut faire un soldat avec un escarpe, je ne dis pas. Seulement, il faut qu’il apprenne que l’honneur du corps, ça peut tenir lieu de tous les autres honneurs. Pourquoi n’apprennent-ils plus ça ? Pourquoi est-ce qu’on ne leur apprend plus ?

Nous étions en plein été. Le soleil tapait dur sur les pavés de la rue. On respirait l’infâme relent qui sort au mois de juillet des égouts desséchés. Barnavaux dit encore :

— Vous rappelez-vous l’Annam en été ? Il fait plus chaud, bien plus chaud qu’ici, mais ça sent le jasmin, et aussi cette plante, vous savez l’ylang, dont l’odeur vous reste si longtemps dans les doigts, quand on en brise une tige, rien qu’une tige ?

Il m’inquiétait : il faisait de la philosophie, presque de la politique, il avait le mal d’un pays qui n’était pas le sien. Je sentis qu’il fallait changer le cours de ses idées. Je l’emmenai loin, très loin, à pied, et le fis déjeuner sur les bords de la Marne, sous une tonnelle, au milieu de pêcheurs à la ligne doux et silencieux. Il se leva de table un peu rasséréné, et les hasards de la route nous conduisirent, près de Champigny-la-Bataille, au Théâtre de la Nature.

C’est dans un grand vieux jardin, où personne n’était entré depuis 1870. Peut-être qu’on s’y est battu, il y a trente-sept ans ; les murs en sont ébréchés, comme crénelés, et quand les figurants y tirent des coups de fusil, on a un petit frisson, on pense à des choses déjà lointaines et très terribles. Mais maintenant, je vous dis, ce n’est plus qu’un vieux jardin paisible et magnifique. Il y a du lierre et des mousses autour des grands arbres, plus tragiques et plus beaux que n’importe quel décor. Les acteurs jouent adossés à une colline, au milieu de l’herbe ; ils montent un escalier en véritables pierres, parmi de vrais rochers, et c’est dommage seulement qu’au-dessus d’eux il ait fallu planter une toile peinte sous prétexte de représenter une forteresse dont le besoin ne se fait pas sentir. On jouait une pièce dont le sujet, je pense, avait été emprunté à l’aventure sinistre de ces deux officiers, qui, envoyés en mission dans la boucle du Niger, voici quelques années, refusèrent d’obéir à un ordre de rappel, et massacrèrent le colonel chargé de les ramener en arrière. Seulement, la scène avait été transportée de l’Afrique centrale au Sahara, et si ça commençait comme un drame antimilitariste, brusquement ça devenait du Corneille.

L’officier criminel, la brute qui venait de faire fusiller tous les notables d’un village après leur avoir promis la vie sauve pour leur faire poser les armes, l’homme de proie que l’alcool et le sang affolaient, brave, odieux, hideux, bouffonnant au milieu des meurtres, se dit, quand il apprend qu’il est désavoué :

— On me met hors la loi ? Soit, je vais rester ici, et me tailler un royaume. J’ai pris ce pays, je le garde.

Il se croit sûr de ses spahis indigènes. Il appelle donc le sous-officier Bachir, et lui explique ses plans :

— Sidi lieutenant, répond Bachir, nous t’aimions. Nous te regardions comme fait d’une autre essence que nous. Tu m’aurais dit de mourir, je serais mort sans hésiter. Mais maintenant ! Quand les camarades auront reconnu les cadavres de ceux que tu nous as fait tuer, les cadavres de camarades ! ils te tueront. Eh bien, il ne faut pas que des hommes à la solde de la France tuent de leurs mains un officier français… Voilà ton revolver.

— Mourir ! fait d’Épernon, mourir avec ce coffre-là ! Tu ne m’as pas regardé.