— C’est compliqué. Je ne suis pas fort sur les mots, ce n’est pas ma partie. Enfin, je vais vous dire : pour ces Sénégalais, y en avait contrat signé Sénégal. Voilà.

— Vous avez raison, je ne comprends pas, lui dis-je.

— Il y avait un contrat signé au Sénégal, continua Barnavaux. Donc ces noirs voulaient rentrer au Sénégal pour toucher le prix du contrat. Et c’est là qu’ils avaient leurs femmes, leurs champs, leur patrie, quoi ! Et ça, c’était une première raison pour eux de ne pas vouloir rester là-haut, sur le Niger à jouer aux grands chefs. Mais ce n’est pas tout. Il y avait aussi la force du papier. C’est très difficile à vous expliquer, mais voilà : quand un marabout donne à un tirailleur musulman un gri-gri, une amulette pour le protéger contre les balles, ou pour le faire aimer des femmes, ce sont les paroles qu’il a écrites sur ce papier, le marabout, qui forcent les événements, qui obligent les fusils à ne pas faire de mal, et les femmes à aimer. Eh bien, le contrat qu’ils avaient avec la France, il était sur un papier, un papier qu’ils considéraient comme tout aussi puissant et mystérieux que ceux que font les marabouts — et ils croyaient que s’ils manquaient à l’engagement marqué, il leur arriverait malheur, en ce monde même… Des esprits, probablement, qui vengeraient la désobéissance, qui viendraient les tirer par les pieds… Je suppose que c’était comme ça aussi, un serment, jadis, pour les Européens, quand ils n’étaient pas civilisés.

— Et c’était tout de même ça qu’on appelait l’honneur, Barnavaux, répondis-je.

— Oui, dit Barnavaux en rêvant. C’était peut-être bien ça qu’on appelait l’honneur.

Ces idées étaient pour lui très difficiles à suivre. Il continua, ayant l’air d’avoir peur de ce qu’il découvrait en lui-même.

— Alors, maintenant qu’on n’y croit plus, à ces magies, à ces sorcelleries, à ces religions, à ce qu’il y a de beau dans les mots, et d’effrayant, c’est eux qui ont raison, tous ceux qui vivent aujourd’hui, et ne pensent qu’à eux-mêmes, les gens riches, les révolutionnaires, les marlous nouveau jeu de l’infanterie coloniale ? C’était eux qui avaient raison, ceux qui ont tué leurs frères d’armes, là-bas, au Soudan, pour se faire empereurs ? Alors, c’est moi qui avais tort ? J’ai été un imbécile, un imbécile !

Il frappa du pied contre le vieux sol plein de ruines sur lequel l’herbe triomphante avait poussé.

— J’ai été mis dedans, oui ! Douze ans j’ai roulé ma bosse et risqué ma peau là-bas, dans des pays que je ne puis oublier, parce que je me disais : « Allons, encore aujourd’hui, je ne suis pas mort ! » Ce sont ces pays-là qu’on a dans la mémoire, dans l’œil, dans le sang, ceux où l’on a eu peur de mourir ! Et ils ne m’ont pas donné de pain, et je ne les reverrai plus jamais : ils seront comme les rêves que je faisais quand j’étais petit, chez mon père le chauffeur de fours, à Choisy-le-Roi. Je rêvais que je mangeais de la galette chaude, et je me réveillais l’estomac creux.