Ah ! ce n’était pas commode, de répondre à Barnavaux ! Jadis, quand les Gaulois et les Germains couraient le monde, ils entraînaient avec eux leurs femmes, leurs petits — et ceux qui s’étaient battus victorieusement sur un champ de bataille, le lendemain ils en défrichaient la terre, elle était à eux. Combien c’était différent de ce qu’on voit aujourd’hui, ces migrations de jeunes guerriers et de jeunes femmes : pas de vieillards, pas de pleutres, pas d’inutiles ! Quelles belles races, quelles belles aristocraties elles devaient faire ! Mais Barnavaux, lui, avait l’impression de s’être battu douze ans pour rien, ou pour d’autres, ce qui, dans son opinion, revenait au même. Depuis un siècle, tous les Français, tous, ont des ambitions individuelles, et ne veulent plus travailler pour d’autres que pour eux. Si on ne garde pas cette idée bien présente, on ne comprendra rien à ce qui se passe aujourd’hui. Les Français du peuple ne sont plus assez ignorants pour obéir comme ces beaux chevaux bien domptés qui font gagner des fortunes à leurs propriétaires, et meurent chevaux de fiacre ; mais ils ne sont pas devenus assez savants, assez anoblis, pour connaître qu’ils ont un intérêt dans les intérêts de la maison, de cette belle, vieille et noble maison où ils vivent, la première du monde… et ils ne savent plus se dévouer. Barnavaux se pénétrait de la même idée qui possède maintenant et trouble la plupart : qu’on ne le traitait pas avec justice, et qu’il avait travaillé, lutté, pour la peau ! Ah ! Comment lui dire, comment lui dire ?…
Quand nous eûmes dîné sous la même tonnelle où nous avions déjeuné le matin, je l’emmenai jusque chez moi. Il savait où étaient les choses. Sur ma cheminée, il atteignit tout de suite une grosse pipe annamite en étain, de celles qu’on fume en laissant un charbon allumé sur le fourneau.
— Écoutez, lui dis-je. Je voudrais vous lire une histoire que j’ai écrite. Et je voudrais aussi vous expliquer comment elle se rapporte à vous… à nous tous ici, en France et en Europe.
— De quoi ça parle ? demanda-t-il.
— Vous le verrez. Ça se passe à une époque dont vous n’avez qu’une vague idée. Mais vous comprendrez, à la fin.
Il posa la braise ardente sur le tabac, tira une bouffée, et tendit l’oreille.
— … Stachys, dit à voix basse Agabus, as-tu encore de ces châtaignes sèches que tu as prises à Tarente ? Donne-m’en. Je te passe une heure de mon quart de sommeil, cette nuit.
Stachys, lâchant sa rame d’une main, essaya d’atteindre la panetière qui pendait à son côté droit. Un coup de fouet lui cingla l’épaule, et il se remit à ramer, sans gémir.