Dans l’ombre, avec ses membrures apparentes, la carène de la galère semblait la carcasse renversée d’un léviathan. C’était une trirème. Les thranites, sur le pont, abrités du soleil par une tente, manœuvraient à trois des avirons longs et minces comme les pattes d’une araignée nageuse. Esclaves solides, à l’épreuve de la crainte, ils savaient rester impassibles, les jours de bataille, sous les traits lancés, du haut des navires ennemis, par des archers placés dans les châteaux d’avant et d’arrière. La confiance qu’on avait en eux leur donnait des privilèges, en faisait comme l’aristocratie des galériens. Ceux d’en bas les enviaient. Accouplés deux par deux, les zygites ne pouvaient même pas dresser la tête sans se heurter aux solives du pont ; enfin chaque thalamite, encore au-dessous, tirait seul une rame lourde, qui sortait par des sabords ronds, presque au ras de l’eau.

Et, à six pieds de la quille, la traversant dans toute sa longueur, il y avait une longue planche sur laquelle perpétuellement courait un homme : Hérodion l’incitator, le garde-chiourme. Ancien gladiateur condamné jadis aux galères pour meurtre, comme les autres il avait ramé, ployé sous les coups, haleté dans la chaleur puante. Lui-même ne savait pas comment il avait pu survivre à tant de compagnons fourbus qu’on avait détachés de leurs bancs pour les jeter à la mer. Enfin, pour le récompenser de ne pas mourir, et parce qu’il était fort et féroce, on l’avait nommé incitator. Un fouet en cuir d’hippopotame du Nil à la main, il frappait à droite et à gauche, tout le jour, allant et venant infatigablement sur sa planche, comme un fauve enfermé.

Stachys était au troisième banc des thalamites, tout au fond de la cale. Il se sentait à peine malheureux, tant son esprit s’était affaibli. Les jours, dans cette espèce de cave marine, et dans les baraques où on entassait les rameurs après les campagnes, se distinguaient mal des nuits : il les comptait à peine. Cependant, après le repas de midi, le sang battait plus vite dans ses tempes. Alors il se rappelait la ville de Joppéa, où il était né. Des palmiers et des orangers descendaient une colline ; la verdure déferlait jusqu’à la mer, noyant des maisons à terrasse et des huttes de terre, précédées d’un portique de bois. Dans une de ces huttes, il avait dormi avec sa mère, quand il était tout petit. Plus tard, il avait appris à lire le grec, il était devenu économe d’un bon maître. Puis, il avait volé dans les comptes, et on l’avait vendu à un proconsul romain, pour les galères. Mais la régularité de son existence misérable endormait presque toujours ses souvenirs, et, la vie ou la mort lui étant devenues à peu près indifférentes, il ne s’inquiétait plus que de choses très puériles. Un jour, un des zygites, au-dessus de lui, avait glissé, et resta suspendu par la chaîne de son pied. Stachys en riait encore.

On n’enlevait jamais cette chaîne aux rameurs, tant qu’ils restaient dans la trirème. Leurs excréments tombaient dans une mare d’eau de mer, au creux de la cale, et, tous les matins, des esclaves vieux ou infirmes venaient vider cette eau et ces immondices avec des seaux de cuivre. Les rameurs méprisaient beaucoup ces malheureux, et les frappaient sournoisement avec les fers de leurs chevilles. Dans le fond de leur âme obscure ils nourrissaient une jalousie contre eux, parce que ce travail infâme n’était pas fatigant.

Aucun des thalamites n’avait de haine contre Hérodion. Une habitude leur était venue de recevoir des coups ; comme des chiens, ils avaient besoin d’être commandés. Leur vie consistant à ramer, le garde-chiourme était le cerveau qui guidait le geste perpétuel de leurs bras ; mais ils détestaient les zygites, qui abusaient de leur situation au-dessus d’eux pour leur donner des coups de talon, et l’estime avec laquelle Hérodion parlait des esclaves de pont, le vélum qui les couvrait, la noblesse des dangers qu’ils couraient au soleil, les jours de combat, toutes ces choses les emplissaient de rage.

La trirème marchait aussi la nuit, mais plus lentement. On arrêtait un rang sur trois, et chaque équipe pouvait ainsi dormir quelques heures.

On était parti d’Ostie, on marchait vers l’Est. Stachys n’en savait pas plus. Il faisait éternellement sombre dans la galère, où le jour n’entrait que par les trous des rames. Mais un matin, une voix cria des commandements.


Hérodion frappa plus fort, et la trirème marcha plus vite. Parfois, on faisait arrêter un côté ou l’autre des rameurs ; la nef virait alors sur place, si vite que les têtes en tournaient ; et cet étourdissement causait une espèce d’ivresse, une sensation de plaisir et d’angoisse, comme lorsqu’un chariot descend très vite une pente raide. On entendait aussi de grands bruits sur le pont. Des cuirasses se heurtaient, des boucliers, froissés, tombaient avec fracas. Enfin, des buccins mugirent, et la mer en retentit. D’autres buccins, plus loin, répondaient. On eût dit des taureaux qui s’appellent dans la campagne. Il y avait dans l’air de la gaieté et de la terreur.