» Cependant il la suivait comme un esclave quand je lui en donnais la permission, et ensuite me parlait d’elle. Un jour, il lui fit un bouquet. On croirait vraiment que les enfants ne cueillent pas les mêmes fleurs que nous. C’est parce qu’ils les choisissent chacune pour leur beauté particulière, sans se soucier de l’ensemble, qui a l’air incohérent, sauvage, et en même temps tout petit, comme eux. Quand il eut bien arrangé ce bouquet à son idée, il vint s’asseoir sur mes genoux. Il a au moins deux manières de s’asseoir sur mes genoux : en bondissant, quand il est joyeux, ou par une espèce de glissement souple, où il entre de l’humilité et de la câlinerie. C’est alors comme s’il se prosternait. Cette fois, ce fut de cette manière-là. Et il murmura :

» — C’est pour la Chèvre. Mais je voudrais que ça soit toi qui le donne. Moi, je n’ose pas.

J’interrompis alors la mère de Caillou.

— … Oui, dis-je, il me semble bien que ce soit là du véritable amour. Tant de timidité en est la preuve. Mais comment cela s’est-il terminé ?

— La Chèvre est partie, et nous pensions que Caillou serait très malheureux. Mais le jour de son départ, elle a donné à son tour un bouquet à Caillou. Et c’était une jolie chose, où l’on voyait qu’elle était encore assez près de l’enfance pour en garder le souvenir, assez femme déjà pour connaître les harmonies qui conviennent : de petites tiges de fraisiers, où les petites baies rouges des fraises mûres se mêlaient aux fleurs. Elle avait pris ça dans la montagne, la Chèvre ! Et Caillou fut si content, si content, qu’il fut une grande heure avant de manger les fraises. Mais il les mangea tout de même, une à une.

— Et il ne fut pas triste, quand elle s’en fut allée ?

— Non. Il était exalté. Elle lui avait donné quelque chose ! D’une si grande personne, c’était tout ce qu’il attendait. Et c’est pour cela qu’il y avait tout de même un peu de vrai dans ce que vous avez écrit l’autre jour. Quand Caillou a aimé le chien, il lui fallait tout le chien. Mais cette grande fille, elle l’avait contenté avec un rien !

— Ah ! dis-je, combien d’hommes sont comme lui !

— Ne soyez pas mélancolique, répondit-elle. Vous pensez toujours à vous. Cela fausse votre jugement.

LES CHIENS ET LA GLOIRE