» Il réfléchit pourtant à ma question et prononça :

» — Ses deux tresses dans le dos ! Elles sont longues, longues, claires et très belles.

» Je vous répète cela pour flatter une de vos théories, qui me semble juste, par hasard : c’est que l’attention des enfants se porte davantage sur le costume que sur les formes mêmes et les traits des hommes et des femmes ; or la chevelure, c’est presque encore du costume, c’est ce qui tient le moins à la personne… Mais il faut que je vous dise d’abord comment je m’aperçus que Caillou aimait la Chèvre. A table, un jour, je le vis qui rougissait.

» — Qu’est-ce que tu as, Caillou, lui dis-je.

» Il ne me répondit pas, il demeura obstiné à ne pas me répondre. Caillou avait un secret qu’il gardait pour lui, un vrai secret, une chose qu’on ne sait comment dire, ou qu’on ne veut pas dire, parce que, de l’exprimer, ça rendrait le sentiment si fort qu’on ne saurait plus se contenir, qu’on ferait des sottises dont on aurait honte. Mais je suivis la direction de ses yeux : il regardait la Chèvre, qui venait d’entrer.

» Il fallut s’arranger pour qu’il lui tournât le dos à table. Il ne mangeait plus.

» Tout le monde avait fini par savoir ce qu’il éprouvait, et il y a chez les femmes assez de coquetterie et de bonté maternelle tout à la fois pour que celles qui étaient là en fussent un peu émues et jalouses. Elles prenaient toutes Caillou dans leurs bras, elles essayaient de faire sa conquête à leur tour : il ne comprenait pas, et s’ennuyait. Alors elles disaient, gentiment dépitées :

» — On va t’y conduire, à ta grande amie.

» La Chèvre, flattée, le caressait après elles. Mais Caillou, qui cause si facilement avec vous, ne lui disait rien, absolument rien. Il avait l’air d’un petit morceau de bois et m’en fit savoir un jour la raison :

» — On me regarde, quand je suis avec elle, et on m’écoute. Comment veux-tu que je lui dise quelque chose ?