— Vous voulez donc que je vous en parle ; eh bien, non, mon cher ami, ce n’était pas tout à fait cela. Tous les hommes sont présomptueux, mais ceux qui écrivent, qu’en pourrait-on dire ? A force de parler de Caillou, d’arranger ses mots, de raisonner dessus, de vous livrer à ce travail nécessaire mais si dangereux qui est le vôtre, et qui consiste à reconstituer la nature, à refaire un être tout entier avec les quelques fragments épars que vous en avez découverts, vous vous imaginez que c’est vous qui avez créé mon fils.
— Hélas ! non, répondis-je, et je sais bien le contraire.
Elle écarta cette impertinence d’un geste de la main, et continua :
— La faute grave où vous êtes tombé, c’est de croire que Caillou vous révèle toute son âme et que vous en connaissez les moindres replis. C’est une grande erreur. En réalité, sans le faire exprès, sans même le savoir, il a porté un jugement sur vous, il s’est fait de votre personne une image, sans doute encore plus incomplète que celle que vous vous êtes tracée de lui, mais qui lui suffit, et il ne vous parle que de ce qu’il croit pouvoir vous intéresser. Il est comme les sauvages ; il s’efforce d’abonder dans votre sens ; il vous imite, non par flatterie, mais par instinct, pour agrandir son domaine, élargir son univers. Et comme il a senti, permettez-moi de vous le dire, que vous n’êtes point un homme né pour éprouver profondément l’amour, il vous a caché tout un côté de lui-même, celui dont précisément vous avez prétendu parler. Voyez d’ailleurs combien vous êtes inconséquent. Vous avez commencé par dire que Caillou n’aimait point les petites filles, ce qui est exact, mais qu’il avait pour moi une affection très particulière et qui présentait certains des aspects de l’amour. Ce n’était point tout à fait faux. Et puis, subitement vous oubliez tout cela, et vous décidez que sa première crise amoureuse, il l’a eue à propos d’un chien. Vous vous trompez. Quand il éprouva la première fois la passion de l’amour, il avait quatre ans, et c’était pour une grande fille qui avait quatre fois son âge.
La maman de Caillou a toujours un ouvrage en main. Ses doigts continuaient de coudre, durant qu’elle parlait, et il semblait que ce travail régulier donnât de la fermeté à sa pensée, qu’elle arrangeât ses mots en même temps qu’elle suivait ses points. Je regardais son visage mince, ses cheveux pâles, l’air de courage tranquille qu’elle a toujours, et je me disais : « Combien elle sait de choses, et comme elle les dit simplement ! » Elle continua :
— Cette grande fille était une Autrichienne que nous avons rencontrée il y a un an dans un petit coin du Tyrol, où nous prenions nos vacances. Je ne puis vous dire comment elle s’appelait. Ce n’est point par devoir d’être discrète, puisque les amours de Caillou ne tirent pas encore à conséquence. Mais à peine avions-nous appris son nom, que nous l’oubliâmes ; dès le premier jour nous l’avions surnommée « la Chèvre ». Non pas qu’elle rappelât par son aspect cet animal maigre et barbu ; je n’ai jamais rien vu au contraire de plus plein, de plus rose, de plus tendre que ce joli corps et cette chair parfaitement fine et tendre où la femme venait de s’épanouir dans l’enfant. Mais son pied était si ferme, si hardi, si léger sur les cailloux et les rochers ; elle montrait si ingénument, surtout, ce désir de la route âpre et risquée, cette intrépidité tranquille des animaux de montagne, que le surnom que nous lui avions donné reste seul dans ma mémoire. Et je pense que c’est cela même qui décida l’élan de cœur de Caillou. D’abord c’était ce que nous admirions en elle, parce que c’était dans la marche et le bond que sa beauté apparaissait tout entière ; et les enfants subissent toujours très fortement l’impression de nos jugements. Mais il y a encore autre chose : les actes physiques des grandes personnes les frappent beaucoup plus que leur apparence extérieure. Quand j’eus découvert le sentiment profond qu’inspirait la Chèvre à Caillou, je lui demandai :
» — Tu la trouves jolie, n’est-ce pas ?
» Il me regarda d’un air étonné :
» — Quand elle saute sur un rocher, fit-il, on dirait que c’est facile… Et ce n’est pas facile !