— Il sera à vous, à vous ! dit-il. Avant, il n’était à personne.

Je le pris dans mes bras. Avez-vous jamais tenu entre vos doigts pitoyables un oiseau qu’on vient de détacher du piège ! Il n’est plus qu’un frisson affreux. Le cœur de Caillou battait de cette façon-là. J’en aurais pleuré moi-même : c’est une contagion nerveuse, on ne peut pas s’en empêcher. Je proférais des sottises pour retrouver mon calme.

— Voyons, Caillou, disais-je, tu reviendras l’année prochaine. Et la maman de Kiki aura fait d’autres petits Kikis. On t’en donnera un.

Caillou me jeta un regard indigné, navrant, navré, qui me fit honte, et s’enfuit en disant :

— Mais ce ne sera pas celui-là ! C’est celui-là que j’aime.

Le lendemain il était encore grave, absorbé par sa douleur, et cependant il nourrissait une triste espérance.

— J’ai été lui parler, dit-il. Je lui ai dit adieu. Je lui ai raconté des choses. Je lui écrirai, et lui aussi m’écrira : on me l’a promis. Nous nous dirons tout, tout !

Kiki n’était qu’un chien. Mais vous le voyez bien : par lui Caillou a connu l’amour, tout l’amour. Plus tard, il ne fera que repasser sur les mêmes sentiments. Il a éprouvé la joie inquiète et délicieuse de chercher à plaire et à séduire, l’horreur de l’abandon, la conviction qu’il n’y avait qu’un être au monde qu’on pût aimer, et qu’il est perdu à jamais ; il s’est enfin bercé des consolations illusoires, qui seules restent à l’amour malheureux. Tout cela pour un chien ! Est-ce qu’il n’aurait pas pu aimer de la sorte une petite fille, ou même un petit garçon ? Je n’en sais rien. Mais il est probable qu’il y a dans l’amour, même à cet âge de toute pureté, l’idée de possession : et Caillou pense sans doute qu’une bête seule pourrait être toute à lui…


Lorsque j’eus écrit ces lignes, je les montrai à la maman de Caillou. Les auteurs sont tous les mêmes. Je me figurais que cette mère de famille serait très fière de voir immortaliser la figure et les actes de son fils. J’allai donc la voir : c’était parce que je l’aime bien, mais aussi pour quêter des compliments. Elle ne m’en fit aucun. Lorsqu’une personne attend d’une autre qu’elle mette la conversation sur un sujet, et que ce sujet n’est point abordé, il finit par en résulter un silence embarrassant. C’est ce qui advint : l’ange passa… Alors la maman de Caillou me dit avec un peu de pitié :