Mais le lendemain Caillou avait un bateau, et dans une flaque il le faisait voguer. En remuant de ses pieds nus, avec vivacité, l’eau de cette flaque, il lui infligeait des tempêtes. Des cailloux disposés par lui-même formaient un port, des quais, des bassins ; au large, il avait ménagé des récifs. En rapetissant les choses il s’était efforcé d’en obtenir une image nette. C’est le procédé naturel de l’esprit humain.

Je comptais toutefois qu’à la longue il s’apprivoiserait avec les objets nouveaux qui l’entourent, et qu’il me ferait part de ses découvertes. Je fus déçu ; il devint muet. A table, en promenade, même le matin au réveil, à cette heure charmante où les petits enfants sont comme les oiseaux, si débordants de joie qu’ils pépient sans fin, Caillou ne prononçait plus une parole.

— C’est parce qu’il pense trop à son jeu, me dit sa mère.

Cette pensée me parut profonde. Quand les enfants s’amusent parfaitement, ils vivent dans leur jeu, ils en rêvent, ils sont hors du monde extérieur. Mais à quoi jouait Caillou ? Je l’épiai et découvris qu’il passait toute la journée avec Kiki.

Kiki est un chien, qui doit, autant qu’il est possible d’en juger, appartenir à la race des griffons, mêlée peut-être au sang des épagneuls et des islandais. Il est né dans la maison d’un pêcheur, et n’a pas encore deux mois : un peu de chair rose apparaît sous son poil déjà long, tacheté de blanc et de noir, et tout le jour des sentiments violents, joie, douleur, appétit, gourmandise, et le froid, et le chaud, agitent son petit corps tumultueux. Les paysans et les pêcheurs ne sont ni bons ni mauvais avec les chiens : ils les laissent vivre. Et Kiki avait un incroyable besoin de jeu et d’affection. Il suivait sans choix et sans règle tous ceux qui faisaient attention à lui, mais les enfants surtout. C’est un phénomène étrange que la rapidité avec laquelle les petits des bêtes s’attachent aux petits des hommes. Ils deviennent plus qu’amis, presque complices. Chez Kiki, le charme de la coquetterie s’ajoutait à ceux de la jeunesse. Il était le seul petit chien et il y avait autour de lui beaucoup de petits garçons et de petites filles. Il se laissait choyer, il se laissait aimer. Il était infidèle, ingrat, capricieux, naturellement.

Le cœur tendre de Caillou connut toutes les délices de la passion inquiète. Plaire à Kiki, s’en faire suivre, inventer ce qu’il fallait pour l’attirer, était devenu sa seule préoccupation. Voilà pourquoi il ne parlait plus : il y avait comme de la pudeur dans son silence. Mais un jour il vit arriver sur la plage ce même Kiki avec un ruban autour du cou. Et le ruban était tenu par une petite fille qui s’appelle Aline, et qui cria triomphalement :

— Nous partons demain et nous emmenons Kiki. Papa l’a acheté. Cinq francs, il l’a acheté.

Il y a des gens qui ne prennent pas au sérieux les douleurs d’enfant, sous prétexte qu’elles s’apaisent vite. Je les méprise. Ces douleurs sont aussi vraies et plus fortes que les nôtres, elles saisissent toute l’âme des petits, elles la secouent d’une telle violence que c’est pour cela même qu’elles s’usent : et c’est bien heureux ! Si elles duraient, il y aurait de quoi faire mourir. Caillou tomba sur le sable comme si on lui avait fauché les jambes, et il se mit à pleurer, à pleurer comme il n’avait jamais encore fait de sa vie. Aline disait seulement :

— Puisqu’il ne veut pas de chien, ton papa à toi, il vaut mieux que Kiki soit chez nous. Tu viendras le voir.

Caillou est trop bon pour connaître la haine ; mais il pleura plus fort, pénétré de plus d’horreur à cet essai hypocrite de consolation.