Elle l’embrassa.

— Il faut encore, insista-t-il presque misérablement, il faut que tu reviennes m’embrasser quand tu rentreras.

… Si, Caillou distingue les sexes ; mais il les remarque seulement là où ils existent, chez les grandes personnes, et seulement celles qui l’aiment bien. Et dans sa mère il aime sa maman, mais aussi une femme, je vous assure.


Un peu plus tard, je le vis traverser en quelques heures toutes les joies et toutes les souffrances de l’amour. Ce spectacle me surprit. Je ne pensais pas que cette passion pût apparaître dans une âme si fraîche et un corps qui ne sait rien de la sensualité. Mais les signes qui se manifestèrent chez lui furent tels qu’il n’y avait pas à s’y tromper.

C’est au bord de la mer que j’avais retrouvé Caillou. Cent ans de littérature romantique nous ont fait l’esprit assez faux. J’étais donc, assez sottement, curieux de savoir si Caillou comprendrait la grandeur de l’Océan ; ma première impression fut qu’il ne la concevait d’aucune manière. J’en fus d’abord un peu fâché, comme s’il eût manqué de dire bonjour à une dame, ou d’embrasser les personnes avant de s’aller coucher. Je lui dis :

— Tu ne vois donc pas comme c’est grand, Caillou ?

Il ne me donna aucun démenti, parce qu’il a du respect pour ceux qui ne lui mentent pas et ne se moquent jamais de lui. Si je lui affirme que la mer est grande, il est disposé à le croire. Mais on voyait bien que personnellement il n’avait pas d’opinion. Il réfléchit un petit instant et prononça :

— Il n’y a qu’un bord !

Ce fut à mon tour d’être étonné, car je ne m’étais point avisé jusqu’ici d’une observation si évidente : la mer n’a qu’un bord, du moins pour les yeux, et c’est pourquoi elle donne l’impression de l’infini. Mais l’infini est un mot abstrait, que Caillou ne pouvait posséder dans son vocabulaire. Il exprimait donc, à sa manière, que la mer étant une étendue d’eau inappréciable, il ne savait point si elle était grande ou petite. De plus, elle est telle, par nature, qu’il ne pouvait se l’approprier, en faire un jouet. Il la considéra donc comme pratiquement en dehors de son univers. C’est d’ailleurs ainsi que la plupart des hommes font pour le firmament, où sont les astres. Sachant qu’il existe, mais qu’il est inaccessible, ils ne s’en inquiètent plus.