J’ai alors regardé les petites filles et j’ai été obligé de constater qu’il avait raison : quand elles se trouvent, en nombre, devant un seul petit garçon, ce sont de petites rosses. Mais Caillou ne s’aperçoit pas qu’elles ne font peut-être que se venger, car il est, lui Caillou, complètement idiot quand il se trouve seul avec une seule d’entre elles, ou deux tout au plus. Elles lui font la cour, et il ne s’en aperçoit pas. Il est poli, mais il s’embête.
Ça doit tenir à deux choses. La première, c’est qu’elles sont beaucoup plus intelligentes que lui pour leur âge, et moins actives. Caillou est pour les jeux où l’on remue. Il a besoin d’épancher une surabondance de force, et s’il parle en jouant c’est pour raconter des choses absurdes et démesurées. N’oubliez pas que c’est lui qui voulait m’écraser avec une charrette de vingt-neuf sous. Il est instinctivement énorme, c’est-à-dire romantique, et la réalité l’ennuie. Les petites filles ont au contraire le sens des charmes de cette réalité, elles la voient d’une façon beaucoup plus aiguë et précise. La seconde différence entre elles et Caillou, c’est qu’elles ont l’instinct inné de la coquetterie et qu’il en est dépourvu. Caillou existe pour les petites filles, tandis que les petites filles n’existent point pour Caillou : ce point de dissidence est grave. Et plus elles sont petites, plus il les méprise. Il n’aime que ce qui est grand.
… On vient de le conduire chez Jeanne, qui reçoit aussi Vivette. Ils vont être trois, dans une nursery pour passer deux heures. Caillou ne discute jamais la décision de ses parents ou de sa bonne, quand on le mène dans un endroit qu’il ne connaît pas ; il n’a aucune opinion préconçue. De plus on lui a dit : « Tu seras gentil, n’est-ce pas ? » Il n’aime pas beaucoup ces avertissements, mais ils lui font de l’effet. Toute parole agit sur lui, elle émeut sa volonté imaginative et malléable. Vivette et Jeanne sont d’ailleurs très aimables avec lui. Elles ne sont que deux. Ce n’est pas aujourd’hui « l’instinct ennemi » du sexe contre un autre sexe qui parlera, c’est celui de la coquetterie. Chacune voudrait être celle qui est remarquée, et d’ailleurs on les a faites très belles. Seulement Vivette, qui est en visite, a une capote blanche sur la tête, tandis que Jeanne, qui reçoit, n’a qu’un ruban bleu. Et cela n’est pas sans l’inquiéter. Un instinct primitif et sauvage porte en effet les enfants à mettre la beauté, non pas dans les traits, mais dans ce qu’on y ajoute. Pour une petite fille, une belle petite fille est celle qui a une belle robe. Pour un Caillou, au contraire, le petit garçon enviable, n’eût-il pas de jambes, sera celui qui a un aéroplane.
… Mais Caillou, une fois qu’il est dans la nursery, ne fait pas plus attention à Jeanne qu’à Vivette. Il sent qu’elles n’ont pas de mauvaises intentions à son égard, ce qui lui suffit ; il ne se soucie pas du tout de savoir qu’elles veulent lui plaire. Il les traite donc de la même manière. Ceci ne veut pas dire qu’il leur accorde impartialement ses faveurs ; il reste lui-même, tout simplement. Il s’amuse pour son compte et les deux petites filles le suivent, en essayant de se faire remarquer. Parfois l’une met sa joue sur la joue de Caillou, et Caillou l’embrasse. Alors l’autre fait de même, et Caillou l’embrasse également, sans y trouver beaucoup de plaisir. Mais il ne s’ennuie pas, il est à son aise.
Cependant on vient le chercher, pour dire bonjour à la maman de Vivette. Il y va ingénument, sans grands regrets ni satisfaction évidente. Je ne sais pas ce qu’on lui dit, je ne sais pas ce qu’il répond, et ceci n’importe pas à l’histoire. Mais tout à coup on entend, dans la nursery, des pleurs et des cris qui font retentir les murailles, et les mères se précipitent.
Un sentiment obscur et puissant, quelque chose comme un désespoir passionné, venait de s’emparer de Vivette et de Jeanne, laissées à elles-mêmes. Ni l’une ni l’autre n’a réussi à vraiment attirer l’attention de Caillou, et durant toute une heure leur amertume en a grandi ; elles s’en rendent, sans même s’en douter, réciproquement responsables. Voilà pourquoi, l’objet de leur rivalité ayant disparu, la querelle a éclaté, sans qu’elles sachent pourquoi. Car elles ne savent rien, sinon qu’elles se détestent. Et Jeanne a arraché le chapeau de Vivette, Vivette a tiré sur la robe de Jeanne. Ainsi elles tentent toutes deux de détruire ce qu’elles ont remarqué et haï le plus profondément dans leurs personnes. C’est comme dans les vieilles batailles navales, où on ne tirait que sur la voilure.
Caillou ne dit rien. Il réfléchit. Plus tard, ayant entendu qu’on racontait l’événement devant moi, il m’a révélé sur quoi il avait réfléchi : c’est que c’est pas comme ça qu’on se bat !
… Alors je me suis dit : « Caillou est un bon petit. Il ne pressent pas encore la différence des sexes. Tant mieux. » Mais l’autre jour je suis allé chercher ses parents pour les conduire en soirée. Le père de Caillou était en habit noir, grand, vigoureux, resplendissant ; je l’enviais. Mais Caillou n’avait d’yeux que pour les épaules et la beauté de sa mère, il était comme émerveillé.
— Que tu es belle, maman ! disait-il.