— Aussi, elles ne sentent pas la même chose. C’est pas la même odeur.
Cette phrase innocente me fit rêver. J’en fus à me demander comment Caillou concevait les relations qu’on peut avoir avec un sexe différent du sien. Mais il faut en vérité que je m’excuse. Au moment de traiter ce grave sujet, je me demande tout à coup si la matière en existe. Il semble au contraire, à première vue, être le seul qui n’intéresse pas directement Caillou, qui jamais n’a là-dessus rien prononcé de mémorable. Caillou ne m’a pas une fois paru percevoir le rapport qui pouvait exister entre les femmes et l’amour. Il aime pourtant, il aime toutes choses et de toutes ses forces. Je me rends très bien compte que plus tard, quand il aura l’âge, je veux dire tous les âges, même encore le mien, où les femmes tiennent dans la vie une place si grande, si heureuse ou si douloureuse, si amère ou tout à coup si délicieuse, c’est avec ses souvenirs d’enfance, pour les trois quarts peut-être, qu’il fabriquera les images qui lui rendront sensibles son bonheur ou son mal : être bercé ou grondé, être accueilli ou repoussé, être enfin — et c’est ça, oui, c’est surtout ça ! — être celui auquel on fait attention. Caillou sent comme avec des tentacules invisibles et délicats s’il plaît ou s’il ne plaît pas, si on le comprend, surtout quand il est en apparence incompréhensible. L’orgueil, la tendresse, l’amour-propre, le besoin d’être le premier dans les préoccupations, tout ce qui fait l’amour excepté l’éveil des sens, il l’a. Et dans son vocabulaire, les mots qui sont les seuls, les mots qui plus tard toujours lui suffiront, baisers, caresses, chagrin, peine et plaisir, il les connaît, et l’on dirait qu’ils ont déjà chez lui plus de retentissement que les autres. Un jour, il monta sur mes genoux, et me dit :
— Tu m’aimes, n’est-ce pas ?
— Mais oui, mon petit, mais oui !
— Alors, dis-moi des secrets !
Il a donc senti qu’il doit y avoir, en amour, une chose qui s’appelle la confidence. Tout son appareil sentimental est prêt. Seulement il n’aime pas les petites filles.
Son opinion, qu’il m’avait auparavant exprimée, si vous voulez bien vous en souvenir, c’est que sa sœur Lucile, qui a deux ans de plus que lui, non seulement le persécutait, mais encore s’associait avec les autres petites filles pour le persécuter, sans raison ni bonne foi. Ainsi son premier sentiment sur les sexes, c’est qu’ils sont ennemis.
— Par exemple, explique-t-il, on joue à chat perché : elles ont inventé que, quand elles sont assises, elles sont perchées ! Ça ne fait encore rien ; mais quand je vais en prendre une, l’autre l’attire tout de suite et l’assied sur ses genoux. Alors c’est moi que j’y suis toujours.
Il explique ça très longuement, en s’y reprenant, étant inhabile à tout ce qui est construction raisonnée, et aussi pudique, si j’ose dire, sur tout ce qui est pour lui un chagrin passé ; il a peut-être peur du mal que ça lui a fait, ou bien qu’on se moque.