— Il peut bien jouer, ici !

Il voulait encore parler du chien, et je lui en sus gré ; l’étrangeté amusante des lieux ne le détournait ni de son affection ni de ses désirs ; il gardait sa simplicité sauvage.

Dans une haute salle voûtée, où l’on ne voyait guère, sur une vaste table de bois blanc, que des instruments de cuivre et de verre, nous trouvâmes le père d’Aline en compagnie d’une autre grande personne très grave, qui a une longue barbe et un beau front. Mais Kiki n’y était point.

— Hélas ! dit le père d’Aline, vous ne le verrez plus jamais. Kiki ne connaissait point les pièges des villes. Sa hardiesse et sa naïveté rurales lui ont été funestes. Il est sorti insouciamment tout seul un matin et n’a point retrouvé sa route. Sûrement on l’a volé.

C’est alors que je vis que le cœur de Caillou n’était point pareil au cœur corrompu des hommes. Il n’eut point les cruels retours des amants abandonnés qui apprennent l’infortune de leur successeur, il ne cria point : « Personne ne l’aura plus, et je ne serai plus le seul malheureux ! » Il demeura muet, glacé par ce désastre qu’il n’avait pas prévu.

— J’ai fait tout ce que j’ai pu pour le retrouver, dit le maître de Kiki. Je suis allé à la fourrière, j’ai fait placarder des affiches. Tout cela est resté inutile. Ce chien n’était point d’une race précieuse, pourtant, et celui qui l’a volé avait intérêt à le rapporter pour toucher une récompense. Je m’étonne un peu que mon espoir ait été déçu.

Mais le monsieur à la barbe longue, qui est un médecin très célèbre, dit tranquillement :

— Vous n’avez pas cherché dans les laboratoires d’hôpitaux ? C’est là qu’il doit être. Vous dites qu’il n’avait pas de race ; alors on nous l’aura vendu pour cent sous. Toutefois n’essayez pas de le reprendre ; il est peut-être déjà trop tard.

— On en a fait un malade ? interrogea le maître de Kiki.

— Un malade, ou un infirme, ou un fou. Car on fait aussi des fous, avec les bêtes. C’est triste, mais c’est nécessaire. On en fait des morphinomanes et des cocaïnomanes distingués.