— Et des alcooliques ? demanda le maître de Kiki.

— C’est moins aisé, parce que l’odeur même de l’alcool ou du vin leur répugne. Mais on les prend par la famine, et le lendemain d’un jour de jeûne, si leur soupe est légèrement parfumée d’absinthe, ils la prennent tout de même. Le goût leur vient, au bout d’une petite semaine, et six mois plus tard, s’ils ne sont pas morts, ils ne mangent plus, mais ils boivent comme un homme. Ils font des maladies de foie, des crises épileptiformes. C’est très curieux… Et il faut ça, je vous dis, il faut ça, pour la science !

» Il y a aussi ceux à qui on enlève un rein, continua-t-il, ou la rate, ou un morceau de cervelle. Quelquefois, on leur greffe un autre rein, une autre rate… une autre cervelle, c’est plus difficile. S’ils survivent, c’est un triomphe ; on les garde, ceux-là, on les soigne quand ils tombent malades d’une maladie qu’ils ne devraient pas avoir, on les purge, on les drogue, on les guérit. Ils vivent longtemps, ils sont dans la gloire.

— Qu’est-ce que ça peut leur faire ? dit le maître de Kiki, un peu écœuré.

— Vous croyez que ça ne leur fait rien ? fit le médecin. Vous vous trompez. Vous ne connaissez pas l’âme des chiens. Ils ont l’ivresse, la folie, la jalousie de servir, le désir démesuré qu’on fasse attention à eux. Je suppose qu’ils nous considèrent comme des espèces de divinités et qu’ils gardent vaguement, dans leur pauvre et confuse petite cervelle, l’idée qu’ils ont été mis au monde pour nous plaire, et à tout prix. Tenez, j’en ai eu un, une fois…

Caillou avait pris cet air extraordinairement sage des enfants quand ils écoutent des choses qu’ils ne comprennent pas tout à fait, mais qui les intéressent passionnément, et qu’ils ont peur qu’on les empêche d’entendre.

— … J’en ai connu un, continua le médecin, et c’est il n’y a pas longtemps, à qui j’avais fait une ponction à l’estomac pour lui prendre du suc gastrique. C’est une opération très simple, à laquelle les animaux peuvent survivre presque indéfiniment. Celui-là se promenait toute la journée d’un air guilleret, portant sa petite canule de caoutchouc bien proprement attachée sur le flanc afin qu’elle ne traînât point par terre. Et quand on l’appelait pour lui soutirer son suc gastrique, il sautait sur la table du laboratoire avec la joie d’un chien de chasse qui vous voit prendre un fusil. Je ne croyais pas qu’il fût fier de son rôle, je ne pensais pas que les chiens pussent avoir — comment dirai-je ? — autant d’âme, si vous voulez, ou du moins des sentiments si compliqués.

» Mais voilà qu’un jour je rencontre devant la terrasse d’un café un autre chien, une espèce de loulou blanc, tout crotté, tout affamé. Il était trop sale pour que je pusse le caresser ; je me mis à lui gratter le dos du bout de ma canne : tout de suite il commença de me lécher les mains. Il avait encore plus besoin de cette marque d’attention d’un homme que de soupe, et quand je me levai, il me suivit. Le lendemain, je le conduisis à l’hôpital. Oui, à l’hôpital ! Puisque je vous dis que nous manquons d’animaux. Mais ça me faisait un peu de peine tout de même de travailler sur lui, parce qu’il avait eu trop de confiance. Je le laissais traîner ses pattes où il voulait, jusque dans le laboratoire, et l’autre, la fontaine à suc gastrique, n’avait pas l’air de faire attention à lui.

» Mais un jour voilà mon loulou blanc, le nouvel arrivé, quand il voit son camarade sauter sur la table pour se faire vider l’estomac, qui se met à geindre, à geindre ! Il demandait quelque chose avec tout son être, avec sa voix, avec son corps, ses yeux, sa queue, ses pattes. Mais qu’est-ce qu’il demandait ? Le garçon de laboratoire me dit :

» — Il veut qu’on l’opère aussi. Il est jaloux. Presque tous ils sont comme ça.