» Alors, je l’ai pris tout de même, et je lui ai fait la ponction, et je lui ai mis une canule. Quand ce fut fini, il m’a encore léché les mains, il était aussi content que le jour où je l’ai recueilli. Mais l’autre était horriblement malheureux : il avait perdu sa supériorité.


— Caillou, dis-je, Caillou, te souviens-tu du jour où on avait mis un vésicatoire à ta mère ? Tu disais : « Quand je serai grand, on m’en donnera un aussi, n’est-ce pas ? »

Il y eut un silence, parce que nous pensions tous à cet instinct d’imitation et d’émulation, si fort chez les animaux, les primitifs et les enfants. Mais Caillou, qui de son côté était resté silencieux, subitement fondit en larmes. Il ne songeait pas à tout cela. Mais il voyait son ami Kiki, le ventre ouvert, avec une chose en caoutchouc qui pendait…

A LA CAMPAGNE

Je fis encore d’autres découvertes.

Le plus grand plaisir qu’on puisse faire à Caillou, c’est de prononcer, devant lui, des mots dont il ignore ce qu’ils veulent dire. Caillou n’a jamais vu de hache, ni un serpent, ni un lion. Mais aussitôt qu’une bouche a proféré devant lui ces mots étranges, pleins et nouveaux, il s’enquiert, il écoute, muet, l’explication, il se fait, s’il se peut, montrer une gravure qui les représente, une pauvre gravure qui le plus souvent altère et déforme l’objet ou l’animal. Le lendemain, il ne vous parle plus, il ne voit plus personne ; il s’est fait une hache avec une pelle de bois, un serpent avec une corde, un lion avec un chien de carton ou une pierre informe ; et il lui arrive alors avec ces monstres et cette arme, plus d’aventures qu’il n’en eût fallu pour remplir l’existence d’un chasseur des premiers âges. En vérité, j’ai pensé d’abord qu’il se rappelait. J’ai cru à la métempsycose, j’ai cru à des souvenirs d’ancêtres, ressuscités dans les plis de sa petite cervelle. Et puis je me suis aperçu qu’il en est exactement de même si je parle d’aéroplanes ou de coquecigrues. La vérité, c’est que son appareil à fabriquer des images, à voir en images, est encore tout frais et fonctionne tout seul. Aussitôt qu’on lui livre un mot, il travaille pour en extraire tout ce qu’il contient, et aucune réalité extérieure ne peut alors intervenir et le contrarier. Ou plutôt, pour lui, le monde est double. Il y a celui qu’il invente, c’est le seul important ; et celui qu’il a sous les yeux, et qui ne devrait servir qu’à lui procurer des éléments pour les espèces de poèmes qui sont sa joie et la vraie nourriture de sa pensée.

J’ai essayé une fois de lui faire dire, à la maison, ce qu’il y a dans ce jardin des Tuileries dont il venait. Il m’a répondu :

— Du sable. De l’eau.

— Mais il y a encore autre chose. Voyons, Caillou !