Il a fait un grand effort d’esprit.
— Ah ! oui, a-t-il dit, des chiens et des petits garçons. Et des navires.
Il citait les navires à cause de ceux qu’on fait voguer sur le bassin. Et il les voyait sans doute très grands et très vrais, parce qu’ils sont à sa taille. Quant aux arbres et aux fleurs, il ne conçut leur existence que lorsque je lui en parlai ; encore suis-je tout disposé à croire qu’il ne perçut pas ceux qui sont là, mais d’autres, recréés d’après sa fantaisie. Il vit décidément dans un univers qui lui est propre, et qu’il a fait. C’est même la condition de son bonheur. Et lorsque les deux univers, le véritable et le sien, se manifestent à lui en même temps, il en peut résulter de fâcheux conflits, des chocs qui l’offensent et le déconcertent.
… Caillou est maintenant à la campagne chez son oncle, parce que ce sont les vacances. Il s’est réjoui du voyage, des choses nouvelles qu’il a vues et qu’il s’est plus ou moins appropriées en les déformant à son usage. Le jardin est plus petit que celui des Tuileries ; cela lui est parfaitement indifférent, puisqu’il ne conçoit jamais que les objets qui l’entourent immédiatement et dont il a besoin pour son jeu, toujours imaginaire et intellectuel. Au bas du jardin, coule une rivière. Mais il n’a pas, au fond, la certitude qu’elle existe, parce qu’elle est séparée de lui par une grille, et que, d’ailleurs, on lui a défendu d’en approcher. Sa petite âme est malléable et obéissante : s’il ne peut toucher aux choses et en faire jouet, il finit par en faire abstraction ; elles se suppriment. Ou plutôt elles n’existeront plus qu’en traduction, le jour où il se sera fait une rivière bien à lui dans le gravier, avec de l’eau versée d’un arrosoir. Les canards et les poules du poulailler l’ont intéressé, mais un instant très court ; elles ne font pas ce qu’il veut, donc elles ne rentrent pas dans son domaine, qui est immense, étant illusoire. Quand il voudra des poules, il s’en fera : les vraies sont fausses.
Mais pour l’instant il pense à autre chose. Il est devenu, dans son esprit, chef d’armée ; il songe à la guerre. Qui donc lui a parlé de guerre, et de victoire par conséquent, — car jamais les enfants ne supposent la défaite, toutes leurs constructions sont optimistes, — qui lui a parlé d’ennemis qu’on déteste et qu’on détruit ? Personne dans sa famille, j’en suis presque certain, et il ne sait pas encore lire, Mais il a vu parfois passer des sabres, des fusils, des drapeaux, des fanfares ; une autre fois la première page d’un journal en couleurs lui a montré des cavaliers s’entre-tuant ; sans doute aussi, il a causé avec les seuls humains qu’il considère comme pleinement dignes de sa confiance, ceux de son âge, naturellement. Et il y en avait un qui savait !
Et maintenant Caillou aime la guerre ! Et voilà pourquoi, dans le nouveau jardin, près de la rivière qui le borne, il commande aujourd’hui une innombrable armée. Il s’est fait un sabre avec une branche d’arbre. Des pots de fleurs renversés, vides, béants, lui sont autant de canons ; sa bouche et sa poitrine leur prêtent une voix. Et il chevauche un cheval plus beau, plus grand, plus piaffant que tous ceux qui sont sur la terre : une vieille canne. Quant à ses troupes, vous ne les voyez pas plus que le cheval, mais elles font tout ce qu’il veut, et sont invincibles. Pour l’ennemi, il est déjà mort !
Il est déjà mort, ou il fuit. L’enthousiasme sanguinaire de Caillou le transporte et l’exalte. Il clame qu’il tue, il sent qu’il tue. Et il se promène maintenant dans son triomphe… Tout à coup, au moment même où son ivresse est au comble, voilà qu’une poule sort du poulailler et marche vers lui. Elle avance avec cet air fantasque et ces directions imprévoyables qu’ont les poules, elle avance sans faire semblant de rien, elle avance paraissant toujours regarder, de ses inquiétants petits yeux noirs, les mollets nus de Caillou. Et Caillou le général, Caillou le chef de guerre, Caillou le victorieux jette son sabre et crie :
— Voilà une poule ! Sauvons-nous !
C’est ainsi que ce poète prend contact avec le monde extérieur. Cette expérience est douloureuse.