De l’autre côté de la petite rivière dont une grille défend à Caillou d’approcher, le terrain monte doucement. Des allées sablées enlacent la vieille maison, glissent autour d’une pelouse, et plus loin encore il y a une allée de tilleuls, puis des arbres qui croissent confusément, comme dans un vrai bois. Et c’est un vrai bois, en effet. Derrière la haie qui clôt le jardin, la forêt continue ; cette infime parcelle de sauvagerie lui a été volée. Quand il fait grand vent, le soir, on l’entend qui pousse une plainte régulière, faite du bruit de toutes ses branches et de toutes ses feuilles. Et je songe parfois, en m’endormant, que si je pouvais, dans un de ces beaux vols tranquilles qu’on a en rêve, passer par-dessus, je verrais toute cette verdure onduler en longues vagues, comme les flots d’une mer.
Dès le coucher du soleil, son pouvoir grandit. On dirait qu’elle marche, qu’elle avance. Son ombre sacrée envahit l’œuvre des hommes, il n’y a plus qu’elle, on la sent respirer dans la nuit, d’une haleine indiciblement fraîche et jeune qui excite le sang. Et le premier soir qu’on est revenu dîner dans cette maison, quelqu’un a dit :
— Où donc est Jupiter ? Est-ce que la cuisinière aurait oublié de l’emporter ?
Jupiter est un chat qui, à Paris, ne daigne pas sortir du salon et de la salle à manger. Jour et nuit il somnole sur les coussins des fauteuils, ne se réveillant que pour quêter sa nourriture autour de la table. Alors on aperçoit, sous l’ombre portée par la nappe, le vert phosphorescent de ses prunelles, et s’il s’impatiente, s’il trouve qu’on ne le sert pas assez vite, nous entendons le grincement de ses griffes sur la toile ou sur la soie des jupes. C’est tout. D’ailleurs il est suprêmement blasé, indifférent, dédaigneux, dégoûté même du blanc de poulet, ne s’excite guère — et bien peu ! — que si l’odeur du poisson parvient à ses narines. Sous sa robe fauve, il a engraissé. On dirait qu’il méprise la vie comme un riche, qu’il la juge sans intérêt.
Si, on a emmené Jupiter ! Mais il n’est plus là, il a déserté la maison. Le lendemain matin seulement, à l’aube, on le retrouve devant la porte fermée, les yeux sauvages, avec quelque chose dans tout son corps de plus souple, de bondissant, de ressuscité. Il a couru la forêt toute la nuit, et même durant le jour il ne veut plus rester dans la maison. Il se tapit dans les massifs, sous les fleurs, et quand s’approche un innocent petit oiseau, il bondit dessus, lui tord le cou, lui arrache les plumes des griffes et des dents, dévore cette proie palpitante, ou s’il s’est rassasié, va la cacher quelque part, dans des trous dont il fait ses tanières.
— Ah ! Jupiter, lui dis-je, Jupiter ! tu n’es plus un chat d’appartement. Tu t’es retrouvé animal féroce !
Il y a un peu de jalousie dans mes paroles, la jalousie d’un vieux civilisé qui voudrait bien, lui aussi, retrouver la force des antiques instincts à jamais disparus. Mais Caillou, qui m’a entendu, n’a que trop bien compris. Le voilà qui se met à jouer à l’homme en lutte avec la nature. On lui a donné, on a eu l’imprudence de lui donner, une petite tente et un fusil à air comprimé qui lance des balles de caoutchouc. Toute la journée il sort de sa tente ou bien y rentre, son fusil à la main.
— Moi non plus, dit-il, je ne suis plus un petit garçon d’appartement.
— Alors, qu’est-ce que tu es, Caillou ?