Il réfléchit un instant et répond :
— Un explorateur !
En sa qualité d’explorateur il fusille les petits oiseaux avec ses balles en caoutchouc ; mais il leur fait beaucoup moins de mal que Jupiter. J’ai donc l’idée, pour secourir ces petits oiseaux, de lui suggérer que Jupiter est un tigre. Alors il tue le tigre ! Il le tue plusieurs fois par jour, si bien que Jupiter, ennuyé, passe derrière la haie ; car lui qui chasse pour de bon n’entend pas être inutilement dérangé.
Caillou, un moment déçu et désœuvré, finit par s’étendre dans l’herbe, et je comprends, je comprends très bien ce qu’il imagine. Tout grandit démesurément aussitôt qu’on met la tête au ras du sol ; les fourmis ont l’air de nègres qui s’épuisent à porter des fardeaux dans la forêt vierge, les millepattes semblent d’affreux serpents, les carabes des hippopotames, les cri-cris de longues girafes. Caillou peut se figurer tous les spectacles, toutes les aventures, tous les drames. Quand on l’appelle pour dîner, il arrive bien sagement, il se laisse débarbouiller, laver les mains, asseoir sur sa grande chaise. On lui met sa serviette autour du cou sans qu’il prononce un mot. Ce qui lui permet cette admirable obéissance, c’est qu’on n’a que son corps, comme toujours. Son esprit est ailleurs, perpétuellement libre.
Toutefois le dessert est à peine servi qu’il glisse sournoisement de sa grande chaise, et disparaît. C’est le moment où l’on cause, et ce n’est qu’au moment où mon cigare est près de finir que je songe tout haut :
— Tiens, où est Caillou ?
Et tout le monde répète : « C’est vrai, où est Caillou ? » Personne ne l’a vu, nos yeux le cherchent sans l’apercevoir sur toute l’étendue assombrie du jardin, et nos appels restent sans réponse. Alors on envoie sa bonne à la découverte. Elle revient avec la mine d’une personne mystifiée, dont l’autorité a été méconnue.
— Monsieur Jacques est couché près de la haie, dit-elle. Il a son fusil et m’a seulement répondu de ne pas faire de bruit.
Et il est plus de neuf heures ! Caillou devrait être dans son lit ; c’est intolérable ! Et puis se coucher dans l’herbe, qui est mouillée, quand le fond de l’air est si froid, quelle horreur ! Il sera certainement grondé, puni, il pleurera. J’entrevois des scènes douloureuses, et je pars à mon tour afin d’user de persuasion et les lui épargner.
Je le trouve en effet à la place qu’on m’avait dite. Il est allongé à plat ventre tout près de la haie, à la place où il y a un trou, un tout petit trou, la route que s’est déjà tracée Jupiter, sans doute. Les arbres, au-dessus de sa tête, ont des gestes assez inquiétants ; la forêt murmure, il fait noir, très noir. Il faut vraiment du courage pour rester là.