LES AMIS DE CAILLOU

Caillou possède beaucoup de petits amis. Je ne parle point des filles : vous savez quelle opinion il a d’elles. Mais parmi la nuée des petits garçons qu’il fréquente, il en est un beaucoup plus âgé que lui, et qu’il suit comme son ombre quand par hasard il le rencontre. Ses parents, toutefois, ne considèrent pas cette liaison d’un œil favorable : Boulot possède une mauvaise réputation ! Je veux dire la réputation d’être insupportable. Ce n’est pas très grave, évidemment, mais c’est déjà trop ! Caillou, quand il a rencontré Boulot, revient dans un état d’enthousiasme extraordinaire : « Boulot a dit… Boulot a fait… » Il met les mains dans ses poches comme Boulot, il parle comme Boulot. C’est que Boulot est presque « un grand » et que les grandes personnes parlent de lui, malgré tout, d’un air où il entre plus de gaieté que d’indignation. Lorsqu’on fit jadis la séparation de l’Église de l’État, au moment des inventaires, il fut le héros d’un drame illustre. Un jour, lui ayant été présenté par Caillou, j’eus l’honneur d’en obtenir le récit de sa propre bouche.


— Quand j’y pense, me dit-il, tout ce qui est arrivé, c’est la faute de papa. S’il ne nous avait pas expliqué les journaux, nous n’aurions de toute notre vie pensé à inventer le jeu. Mais il n’y a jamais de justice avec les grandes personnes ; pendant un mois on nous a fait la tête, et nous n’avons pas été au cirque, et on a coupé ses dix sous de semaine à André, et Guitte n’a pas eu son peigne neuf, et Bobosse a été condamné à porter son tablier à l’envers, dans le dos. Mais Bobosse dit encore aujourd’hui qu’il s’en fiche d’avoir eu son tablier dans le dos, et qu’on s’est bien amusé tout de même. Ça, c’est vrai.

» Je vais dire de quelle façon tout a commencé, pour qu’on voie bien que ce qui a suivi, c’est tout naturel. Quand il y a eu ces histoires à Sainte-Clotilde, à la Madeleine, au Gros-Caillou, papa nous disait tous les soirs : « Mes enfants, je vais encore vous faire une lecture pieuse. » Et il nous faisait des lectures pieuses, magnifiques ! Comment on avait dit aux curés : « Taisez-vous un petit peu, s’il vous plaît, vous ne dites que des bêtises ; ou bien vous irez en pénitence. » C’est ce que j’appelle une distribution ; et j’espère que l’abbé Vacarme, qui me fait le catéchisme, en a reçu sa part. Comment toutes les portes avaient été muselées avec du fil de fer. Comment les pompiers sont venus avec des pompes, et comment d’héroïques citoyens ont tapé sur les pompiers avec des chandeliers à plusieurs branches. Comment on a avancé si vite une chaise à monsieur le préfet qu’elle lui est tombée sur la tête, où elle fit un grand trou. Comment on avait fait dans les églises des barricades hautes comme des maisons, avec des chaises, et aussi cassé beaucoup de carreaux. Les yeux de Bobosse ont brillé d’enthousiasme, quand il sut qu’on avait cassé des carreaux.

» Le mardi, après déjeuner, les deux gouvernements paternel et maternel sont sortis comme ils font toujours, et les petites de Lupercale sont venues. Alors on a inventé le jeu. Je peux tout vous raconter, je sais tout : c’est moi qui faisais l’inspecteur de l’enregistrement, le préfet de police et les pompiers.

» On s’amusait bien quand les deux gouvernements, le paternel et le maternel, sont rentrés. Ils ont vu tout de suite qu’il y avait quelque chose de changé dans le vestibule. Tu parles ! Il n’y avait plus rien dedans, ni le coffre à bois, ni l’armoire normande, ni Mignon regrettant sa patrie, avec son socle. Et ils ont été étonnés. Ils ont ouvert la porte de la salle d’étude, — parce que nous n’avions pas pu la fermer à double tour : André a jeté la clef, il y a quinze jours, dans le bocal de poissons rouges qui est à la fenêtre de la vieille dame du premier, — et ils ont vu Mignon qui montait la garde sur une pile de chaises. Toutes les chaises de l’appartement, on les avait mises là, avec les fauteuils, pour boucler les portes, celles du vestibule et celles qui donnent sur la véranda, et qui sont vitrées. Il y avait aussi trois tables, les pieds en l’air, et une commode Louis XVI. Je crois qu’il est arrivé malheur à son marbre. Guitte était montée sur la commode. Et elle chantait le Parce Domine. C’était beau ! Alors les gouvernements ont crié :

» — Qu’est-ce que c’est que tout ça !

» Quand je serai une grande personne, je suis sûr que je comprendrai moins lentement.

» Nous avons tous répondu :