— J’suis un caillou, plus dur que tous les aut’ cailloux. Quand j’tombe, j’leur fais du mal.

Son petit front, ses genoux et ses bras étaient couverts de bosses. Il y en avait de bleues et de vertes, les plus anciennes, d’autres écorchées, d’autres enfin toutes fraîches, rondes et gonflées. On lui avait dit, une fois qu’il pleurait après une chute sur le gravier des Tuileries : « Tu viens encore de leur faire du mal, aux petites pierres ! » Et il en avait été consolé, par esprit de vengeance ; il avait vu ces petites pierres souffrir, et souffrir plus que lui ; il s’était considéré sérieusement comme une espèce de caillou plus lourd, qui faisait du mal aux autres, au prix de petites douleurs qu’il lui était alors aisé de supporter courageusement ! C’est ainsi que coulait sa vie, héroïque et glorieuse, au milieu des batailles qu’il livrait aux choses.


A partir de ce moment, je décidai que Caillou était un grand petit homme selon mon cœur et je le déclarai à sa mère. Elle en fut naturellement flattée, mais sans montrer d’enthousiasme extérieur parce qu’elle est habituellement occupée de choses importantes et pressées. Chez elle ou aux Tuileries, je la voyais toujours tirer, d’un grand panier à ouvrage, de petites culottes, de petites vestes de marin, et aussi de petites jupes et de petits corsages. Et là-dedans elle coupait, taillait, cousait infatigablement, gardant toujours dans sa tête la taille respective de ses rejetons. Car lorsqu’on a une si nombreuse postérité, il faut posséder l’esprit d’organisation. Quand le numéro un avait grandi, on faisait pour lui l’emplette d’un nouveau vêtement, mais l’ancien n’était pas perdu : il passait au numéro deux, avec de petites modifications, et souvent ensuite au numéro trois ou au numéro quatre, le numéro trois étant une fille qu’il eût été choquant de voir autrement qu’en jupes. Pour les derniers, les combinaisons étaient plus faciles : les sarraux et les tabliers de la petite enfance n’ont pas de sexe. Voilà pourquoi mon ami Caillou portait tranquillement un costume qu’il avait vu l’année précédente sur le dos de sa sœur Lucile. Il avait d’autres affaires en tête et ne s’en inquiétait guère.

Mais il vint un jour où je ne trouvai aux Tuileries que sa mère toute seule.

— Il n’est pas malade, notre Caillou, répondit-elle à mon interrogation. Seulement, au moment de partir, sans cause il a fait une scène, une scène… J’ai dû le laisser à la maison. Cependant, je puis me tromper, il est peut-être malade tout de même, ajouta-t-elle, soucieuse.

Et j’appris, la semaine suivante, que Caillou était méchant quand il n’était pas triste, et triste quand il n’était pas méchant. Son caractère changeait, il était tout sombre.

— Décidément, avait dit sa mère, il est malade.

C’est très difficile de savoir ce qu’ont les tout petits. Ils ne savent pas s’expliquer. Tout leur corps, depuis le cou jusqu’aux jambes, ils l’appellent ordinairement leur ventre, et beaucoup, quand ils ont mal aux dents, disent qu’ils ont mal à la tête. Le médecin fit déshabiller Caillou et l’ausculta de tous les côtés, sans rien y comprendre. Il lui demandait :

— Qu’est-ce que tu as, Caillou ? Pourquoi ne manges-tu pas ton œuf et ta bouillie d’avoine ?