— Elle n’est pas bonne ! répondit Caillou.

— Elle est très bonne, protesta sa mère indignée. C’est la même qu’il y a quinze jours.

Alors le médecin déclara que c’était de l’embarras gastrique et qu’il fallait purger cet enfant. Caillou avala des pilules qui n’ont pas de goût, trouva qu’elles avaient du goût, cracha, fit pour le reste ce qu’on demandait de lui et demeura mélancolique. Ce n’était pas ça !

Alors le médecin fut encore rappelé, et déshabilla de nouveau Caillou sans rien voir. Mais il dit :

— Ça doit être des vers !

Et Caillou prit de la santonine. Il se laissa faire gentiment, et aussi avec un sentiment d’importance qui le rassérénait un peu. Mais on se rendit compte bientôt, d’une façon incontestable, que ce n’était pas des vers : il retomba dans le marasme et sa famille dans l’inquiétude. Sa mère me dit à la fin :

— Allez le voir. Il vous aime, il sent que vous êtes son ami, et je crois qu’il a quelque chose sur le cœur qu’il ne sait comment dire. Enfin vous le confesserez, car c’est maintenant comme s’il se méfiait de nous.

J’allai voir mon ami Caillou. La plupart des petits garçons ne sont pleinement heureux que lorsqu’ils ont une affection en dehors de chez eux. Et l’objet de cette affection est généralement un homme. C’est d’abord parce qu’ils ne savent pas, et ça vaut mieux. C’est aussi parce qu’ils sont fiers d’avoir un ami dont ils pensent qu’ils seront comme lui plus tard : aussi grands et aussi beaux ; je veux dire barbus. Caillou vint à moi la main tendue, sa chère bouche à la fois ouverte et rétrécie pour un baiser, les yeux brillants et sa petite poitrine gonflée d’une amoureuse confiance. Il portait toujours le sarreau légué par sa sœur Lucile.

Nous causâmes d’abord des sujets graves qui nous intéressent tous les deux : d’un chien qui est notre ami, d’un bateau sous-marin qui a fait naufrage l’autre jour dans le bassin des Tuileries, et d’une petite fille. Puis il me dit, de lui-même :

— Mon vieux, vois-tu, j’ai du chagrin.