Je lui avais mis le bras autour des épaules, pour l’embrasser, virilement, afin qu’il sût bien que je le traitais comme quelqu’un de mon âge. Mais il fondit en larmes, comme un gosse, comme un bon petit gosse qu’il est. Je disais, vraiment ému :

— Mais qu’est-ce qu’il y a, Caillou ? Voyons, dis-moi ce qu’il y a !

Il sanglotait bien fort, sans pouvoir répondre. A la fin pourtant il me dit, si bas que personne excepté moi ne pouvait entendre :

— Toute la semaine je suis habillé comme tu vois, avec les choses de Lucile. Et le dimanche, on me met une culotte et un jersey…

— Eh bien, Caillou ?

— Eh bien, fit-il, éclatant, comment veux-tu que je sache si je suis un garçon ou une fille, maintenant ? Qu’est-ce que je suis, qu’est-ce que je suis ?…

CAILLOU ET LES FEMMES

Lorsque Caillou se trouva définitivement habillé en homme, c’est-à-dire assuré de son sexe, il reprit avec rapidité sa belle humeur et sa bonne grâce. La seule chose qu’il persista toujours à ne pouvoir souffrir, c’est qu’on fît devant lui allusion aux doutes qu’il avait un instant nourris sur sa virilité. Devant les enfants — cette précaution est essentielle — ne racontez jamais les histoires qui leur sont arrivées : s’ils sont disposés à l’affectation et à la vanité, vous en ferez de petits acteurs ; s’ils sont fiers, délicats, chatouilleux de leur âme, vous blesserez leur susceptibilité. Car vous aurez beau faire, jamais vous ne conterez l’histoire comme ils l’ont sentie, vous êtes trop différents d’eux-mêmes, vous ne leur rendrez pas justice ; et ainsi ils penseront que vous vous moquez de leurs chagrins ou de leurs soucis, que vous ne prenez au sérieux ni leur personne — il n’y a pas d’être humain au monde qui soit plus solitaire et par conséquent plus orgueilleux qu’un enfant — ni l’univers qu’ils sont en train de se construire en mosaïque, je veux dire en sensations ajoutées les unes aux autres : beaux fragments lumineux des choses, gemmes précieuses qu’ils amassent perpétuellement.

Dès que Caillou fut sûr d’être un homme, il se conduisit en homme. Entendez par là qu’il méprisa du coup ses sœurs ou du moins ne leur accorda plus qu’une méfiance un peu dédaigneuse.

— Caillou, lui dis-je un jour, il me semble que tu n’es pas gentil avec Lucile. Et pourtant c’est ton aînée, et elle est si bonne pour toi.