— Si, fit-il avec un air de protestation orgueilleuse, je l’ai vu, je t’assure que je l’ai vu.

— Mais où, alors ? Où as-tu été, et quand ?

— Je l’ai vu sur mes cubes ! affirma-t-il fièrement.

Et il alla chercher ses cubes. C’était des espèces de petits pavés de bois, illustrés de couleurs vives et qui s’arrangeaient, sur chaque face, de façon à pouvoir composer ce que, dans son langage, il appelle « une histoire ». Tout ce qu’il nous avait dépeint était là : les dames écuyères, les petits enfants spectateurs, Auguste et Chocolat, le prince Papillon et sa princesse. Une fois rapetissées, simplifiées, claires et minutieuses, ces images étaient entrées dans sa mémoire. De grandeur naturelle, il ne les aurait probablement pas retenues, mais, sur ces cubes de bois minuscules, elles avaient formé un monde à sa taille, et il se les était assimilées. Et dans ses méditations, que nous autres, les grands, qui ne savons pas, nous appelons ses jeux, sans doute il assemblait maintenant ces personnages dans des postures et des actes différents ; il les faisait vivre.

Voilà pourquoi j’ai compris plus vite ce qu’il voulait me dire, l’autre jour. Il a voulu, absolument, se faire conduire sur le passage du roi de Portugal. L’impression que ce mot de roi fait sur les enfants est une chose singulière. Je ne puis me l’expliquer que par l’action très vive des contes de fées et même de l’imagerie colorée dont on nourrit leur cerveau dès leurs premières années. Je ne dis pas qu’on ait tort, c’est une autre affaire… « Il était une fois un roi et une reine… » Et tout ce qui suit est admirable et merveilleux. Et les gravures enluminées de rouge, de vert, de jaune et d’or, de toutes les couleurs qui éblouissent, leur présentent ces rois et ces reines vêtus autrement que nous, et magnifiquement ! Songez maintenant aux rêves qu’a dû faire Caillou, quand il a su qu’un roi, un vrai roi vivant, allait venir, et qu’il était un enfant à peine plus grand que lui. Il était tout ému ; il était transporté ; il jouait à être Manoel ; au bout de quelques instants il croyait l’être.

— Eh bien, dit sa mère, tu le verras, le roi de Portugal !

Il partit avec un air concentré, méditatif, heureux, dédaigneux de tout le reste du monde. Il allait satisfaire l’un des plus grands désirs de sa vie. Et il s’en revint triste et glacé.

— Il n’a point passé, lui demandai-je, tu n’as pas pu le rencontrer ?

— Si, dit-il d’un air désabusé, mais il n’était pas ressemblant !

LA GOURMANDISE