Ses bras me serrèrent plus fort :

— … La semaine prochaine, Caillou, je te conduirai au cirque.

Je venais d’inventer, sur-le-champ, cette offre qui d’ailleurs ne me paraissait pas considérable ; il fallait bien dire quelque chose ! Mais la phrase même que je venais de prononcer me rendit aussitôt fort attentif. Comment Caillou allait-il accueillir la nouvelle ?

— Ah ! oui, fit-il d’un air presque blasé, quoique amical, comme s’il me félicitait surtout des impressions que j’allais me donner : le cirque. Je sais !

Sa mère dressa la tête, attentive à son tour, et un peu scandalisée. Caillou n’a jamais été au cirque. Et il semblait affirmer, d’un air d’expérience consommée, la connaissance qu’il avait de ce spectacle.

— Oui, dit Caillou. Il y a des dames sur des chevaux, des dames qui ont les jambes nues et une robe courte, comme la moitié d’un ballon coupé. Elles sont debout sur les chevaux et elles sautent dans des cerceaux. C’est rond, c’est tout rond, autour des chevaux, et il y a des petits garçons et des petites filles qui regardent.

Il vous est difficile de vous rendre compte avec exactitude de tout ce que cette description, dans la bouche de Caillou, avait pour moi de monstrueux et, si j’ose le dire, d’illégitime. J’ai cent fois emmené Caillou en promenade, je lui ai montré une revue de 14 juillet, « en vrai », des aéroplanes au cinématographe, et j’avais remarqué qu’il n’était jamais frappé que par des détails accessoires. A la revue, c’est une marchande de coco, habillée en cantinière, qu’il avait particulièrement distinguée, et au cinématographe, un gendarme dont le cheval avait peur de l’aéroplane de Blériot. En résumé, d’après mon expérience personnelle, Caillou procède toujours par des acquisitions de nuances ; il voit l’arbre, non la forêt. Et voilà que tout à coup il me donnait d’un cirque une des images, après tout, les plus généralisées ! Mais sa mère, au contraire de moi, en était tout émerveillée et semblait prête à le prendre pour une espèce de petit sorcier ; car, je vous l’ai dit, il n’est jamais allé au cirque.

— Il y a aussi, continua-t-il, un nègre tout noir et un monsieur habillé comme un monsieur très sale avec un gros nez rouge ; et ils se donnent des coups de pied tout le temps, le monsieur au nez rouge et le nègre noir ; et alors ils roulent, ils roulent, ils se mettent en boule, ils se mettent les pieds sous les bras, ou la tête entre les jambes. Il y a aussi un petit garçon habillé de soie bleue et une petite fille habillée en princesse, qui a une ombrelle ; et ils sont assis sur un banc, et ils se promènent ensemble…

Le mystère s’épaississait, car si M. Auguste qui est mort a pu voir son double et son successeur, je me rappelais fort bien le petit prince Papillon et sa petite princesse ; ils étaient pour moi des souvenirs d’enfance, ils ont disparu bien avant que les yeux de Caillou se fussent ouverts pour la première fois. J’interrogeai, tout étonné :

— Caillou, tu n’as pas vu tout ça, ce n’est pas possible !