— Non, dit-il. C’est à moi et je n’en ai qu’un. Mais quand j’aurai fini, tu pourras m’embrasser pendant que ma bouche colle !
La discipline sévère à laquelle on astreint la gourmandise de Caillou et de sa sœur me scandalise un peu, parce que mon enfance n’y fut pas soumise. Je sens toutefois qu’elle a du bon, non seulement pour leur estomac, mais parce qu’elle leur suggère que durant toute leur vie il y aura pour eux, de la sorte, des actes permis et des actes défendus. Mais elle a aussi un mauvais côté : elle les porte à croire que les petits et les grands sont en face les uns des autres comme deux races différentes, n’ayant ni les mêmes mœurs ni les mêmes privilèges. Et les grandes personnes elles-mêmes n’ont que trop d’inclination à penser de même, à ne voir dans les enfants que des créatures qu’on peut tromper pour leur bien, en utilisant leurs instincts, dans une intention de dressage ou pour leur santé. Caillou s’en est aperçu et en a souffert, parce qu’il est fier. Il n’aime pas qu’on se serve de sa gourmandise pour lui faire prendre des médicaments sans qu’il s’en doute : des confitures de groseilles avec de la santonine, ou de l’huile de ricin dans des bonbons, qu’il faut avaler sans mâcher, Caillou, sans mâcher ! Il juge qu’on le trahit et qu’on trahit ce qu’il aime ; car il n’est pas naturel que les bonnes choses produisent des effets désagréables, et, dans son esprit, un peu humiliants ! Il ne s’est pas exprimé de cette façon abstraite et majestueuse, mais c’était bien le sens de ses paroles, et comme il avait raison on s’est incliné, à condition « qu’il serait courageux ». On peut toujours faire appel au courage de Caillou, parce que c’est chez lui un sentiment primitif et viril, bien plus vigoureux encore que le désir qu’on ne lui mente pas. Le courage et la résistance à la douleur sont chez les enfants, surtout les petits garçons, en proportion de la durée de vie qu’ils ont devant eux, et qu’ils croient sans bornes, parce qu’ils n’ont guère l’idée de la mort. C’est un des motifs qui font qu’ils vivent, à proprement parler, dans un mode héroïque. Il y en a un autre, c’est que, dans presque toutes les occasions de leur existence, il faut qu’ils obéissent et se soumettent. Braver la douleur est presque leur seule revanche. Et il serait mauvais de leur en ravir la possibilité.
Telles sont mes réflexions, elles m’attristent un peu parce que j’ai conscience, dans le même temps, que la douleur est éternelle et invincible. Mais Caillou ne s’en doute pas. Je me rappelle que l’été dernier nous l’avons emmené, dans une barque aux grandes voiles, au delà de l’île Bréhat, sur la mer poissonneuse, cette étendue d’eau qu’il a définie en disant qu’elle n’a qu’un bord. C’était la première fois qu’il montait sur un navire, et les flots ne lui furent pas cléments. Caillou se montra surpris et honteux du mal qu’il éprouvait, et comme il ignorait la cause, il l’attribua aux seules puissances qu’il pût connaître. C’était nous. Lorsqu’un peu de calme fut revenu à son pauvre petit corps frissonnant, il frappa du pied en nous regardant avec indignation.
— J’avais dit, cria-t-il, que je ne voulais pas qu’on me donne une purge sans me prévenir !
L’ŒUF DE CHEVAL
Caillou, qui avait passé les vacances chez l’oncle Jules, est demeuré assez longtemps désorienté. Il ne sait pas s’il aime la campagne, il ne sait pas s’il la trouve belle. De tels jugements fermes et précis sur les choses inanimées ne peuvent être portés que par de grandes personnes. Caillou sait et dit qu’il aime sa mère, son père, moi sans doute, et généralement les humains qui l’entourent, sauf quelques-uns qui lui inspirent de la crainte ou de l’horreur. Mais il ne saurait définir le sentiment qu’il a éprouvé au milieu des arbres, devant l’herbe et les eaux. Il a été heureux, il a trouvé naturel de l’être, il ne se serait même pas aperçu qu’il l’était, si une fois revenu à Paris il n’avait senti en lui-même comme un vide, une espèce d’ennui très vague et complètement indicible, parce qu’il n’y a pas encore de mots abstraits dans son vocabulaire, et que d’ailleurs son expérience de la vie n’est pas assez longue pour qu’il remonte jusqu’à l’origine de ses impressions. C’est tout juste, en somme, comme quand il a envie de dormir, le soir. Il devient nerveux, impatient, grognon. Mais si on lui dit : « Caillou, il est temps d’aller te coucher », il fond en larmes, il crie : « Non, non, je ne veux pas aller me coucher ! » Il ne sait pas qu’il a sommeil. De même, il ne sait pas qu’il a aimé la campagne, et qu’elle lui manque.
Mais quand son oncle Jules vient à Paris, il monte sur ses genoux, et, sous prétexte de l’embrasser, flaire singulièrement les plis de sa cravate molle. Et il est grondé par ra mère, qui trouve que ce n’est pas convenable :
— Mais qu’est-ce que tu as, voyons, Caillou, à la fin ?
Caillou répond, sentencieusement, comme s’il venait de faire une grande découverte :
— Il sent… il sent la même chose qu’à Chailly !