C’est qu’il a perçu l’espèce de fraîcheur que gardent les joues lorsqu’elles ont été au grand vent toute la journée, l’odeur des feuilles près de mourir, un peu amère et persistante, celle aussi de la peau qui a respiré et absorbé l’air vivant des plaines. Il a encore des sens de sauvage, Caillou. Voilà pourquoi son imagination s’émeut ; le nez dans la cravate de son oncle Jules, il revoit des spectacles dont il ignorait même avoir gardé la notion. Je crois alors que le moment est bon pour l’interroger.

— Qu’est-ce qu’il y avait à Chailly, te souviens-tu ?

Il cherche dans sa mémoire et prononce :

— Des bœufs, des vaches, des poules, des oies et des chevaux, oui, des chevaux.

C’est toujours la même incapacité à se rappeler ce qui n’est pas en vie, et que j’avais déjà remarquée quand je lui ai demandé jadis de me décrire le jardin des Tuileries. Les chevaux surtout le préoccupent. Ceux qu’il voit à Paris entretiennent sa curiosité, tandis que, chose curieuse, les automobiles le laissent indifférent. C’est qu’elles n’ont pas de mystère ; il sait qu’elles ont été faites par les hommes, dont il est persuadé qu’ils peuvent tout faire : ce ne sont que de grands jouets mécaniques. Au contraire les bêtes lui apparaissent comme en dehors de lui, énormes, capricieuses, encore mal domptées.

Un samedi soir, avant de partir, l’oncle Jules lui demande :

— Qu’est-ce que tu veux que je te rapporte de Chailly, Caillou ?

Caillou n’a pas besoin de réfléchir. Il crie d’un trait :

— Un cheval !

L’oncle Jules n’est pas toujours un homme sérieux. Il appartient à la nombreuse catégorie des grandes personnes qui croient que les enfants ont été mis au monde pour les amuser et ne mettent aucune honnêteté dans leurs rapports avec eux. Si vous voulez bien y réfléchir une minute, c’est là de l’immoralité.