— Je ne puis pas te donner un cheval, dit l’oncle Jules, c’est trop cher. Mais si tu veux, je te rapporterai un œuf de cheval.
Cette proposition n’étonne pas le moins du monde Caillou. Tous ceux des animaux qu’il a vus de près, les poules, les serins, tous les oiseaux, font des œufs. C’est la seule manière qu’il leur connaisse d’avoir des petits. Il généralise mal, mais ce n’est pas sa faute, c’est la faute de celui qui trompe sa confiance ; et il bat des mains, et il remercie, tandis que l’oncle s’en va, suivi de ma réprobation. Cependant je n’ose rien dire, parce que je ne suis pas de la famille.
D’ailleurs je songe qu’il sera toujours temps de détromper Caillou demain soir, en lui adoucissant une inévitable déconvenue. Mais l’oncle Jules est un être astucieux et persévérant dans ses desseins. Caillou, qui l’attendait avec cette sorte d’espoir empreint d’anxiété qui allonge les heures, le voit revenir avec un commissionnaire qui porte sur ses épaules une chose lourde, vaste et ronde, enveloppée de papier gris.
— Voilà l’œuf, Caillou !
Caillou est tout pâle d’émotion et de joie. On l’aide à détacher les ficelles, à défaire le papier gris, et sur le tapis du vestibule apparaît enfin, d’un jaune rouge, gigantesque, côtelée, majestueuse, une citrouille achetée chez la plus prochaine fruitière. Certes il faut une telle coquille pour contenir le petit d’un cheval ! Caillou n’a pas un doute, il a peur seulement de casser l’œuf, il ne le touche qu’avec prudence, avec vénération, avec amour. Il s’informe du jour où le petit du cheval sortira, de ce qu’il faut faire pour qu’il sorte. Et son enthousiasme est tel que personne maintenant n’ose plus lui dire la vérité. Mais moi, je battrais volontiers l’oncle Jules.
— Bah ! fait-il, vous verrez ; j’arrangerai ça !
Il arrangera ça de manière à s’amuser encore, je le devine. Je m’en veux d’être pédant, et de me rappeler, à cette minute précise, que les Latins employaient le même mot, puer, pour signifier « esclave » et « enfant ». L’oncle ne réfléchit pas un instant qu’il n’oserait abuser de la même façon de l’ignorance ou de la naïveté d’un homme de son âge, parce qu’il y aurait des suites et qu’elles seraient pour lui périlleuses. Je m’en veux de considérer cette supercherie comme une expérience qui me montrera de quelle manière Caillou va concevoir cette féerie, quelle couleur il va lui donner, et comment il acceptera la déception qui se prépare.
Je le regarde, et je vois qu’il nous a oubliés. Il a oublié le reste de l’univers, il vit dans le rêve des possibilités immenses qui s’ouvrent devant lui. Non par pitié, mais par respect pour sa personne humaine, je lui explique sérieusement qu’il n’a qu’à tenir l’œuf au chaud, devant le feu ou sous une couverture : je ne voudrais pas qu’il fût ridicule, je ne me le pardonnerais pas à moi-même. Il m’écoute avec des yeux ardents et convaincus ; mais qu’il a de peine à ne pas enserrer de ses bras, réchauffer de tout son corps, cette coque de mensonge ! Hélas ! je n’ai fait que lui enlever un plaisir, et j’ai sans le vouloir ajouté à son souci. Il se relève de table pour aller voir l’œuf de cheval, qu’il a poussé à grand’peine devant la cheminée ; il attend avec impatience — lui qui, je vous l’ai dit, aime tant à vivre qu’il ne veut jamais aller se coucher — l’heure où on le mettra au lit, pour sentir enfin contre ses pieds, sous l’édredon tiède, l’objet de toutes ses pensées ; et il s’endort, ravi par son rêve, dans une telle extase que sa bouche prononce des mots qu’on n’entend pas.
Alors doucement, sournoisement, avec des précautions inouïes, l’oncle Jules vole le fameux œuf de cheval en jurant de le rapporter avant son réveil. Il tient parole, heureusement, et il faut l’en féliciter : Caillou aurait été si malheureux ! Mais le lendemain, au contraire, il voit l’oncle Jules qui rit déjà et il sent l’œuf dans le lit : c’est l’enchantement qui va continuer ; car l’oncle lui dit, d’un air bien savant :
— Je crois que j’entends quelque chose : l’œuf est mûr, Caillou, l’œuf est mûr !