— Vraiment, qu’est-ce que tu as ? On ne peut plus te tenir.
C’est qu’intérieurement il se sent devenu gigantesque, et qu’il a besoin de s’épandre sur le monde. Je l’entends qui dit à sa sœur :
— Moi, je n’ai peur de rien. Des lions, je les tuerais. Des loups et des baleines, je les tuerais.
Je remarque une fois de plus qu’il mentionne exclusivement les animaux qu’il n’a jamais vus, dont il ne connaît que les figures tracées sur des livres, et qui par conséquent font partie de son domaine imaginaire. Alors je lui rappelle certaine poule, devant laquelle il a pris si honteusement la fuite. Il demeure un instant interdit et confus devant ce souvenir, mais redresse bientôt son front humilié :
— Une poule aussi, je n’aurais pas peur !
C’est qu’on s’est moqué de lui, et qu’il connaît maintenant que les poules ne sont pas des ennemies dangereuses. C’est aussi à cause de la saison. Oui vraiment, je crois qu’il tiendrait tête à la poule ! Cependant je continue :
— Et d’entrer dans la nuit dans une chambre sans lumière, est-ce que tu aurais peur, Caillou ?
Il est franc, et de plus, pour lui les mots créent les choses. J’ai à peine parlé de l’obscurité qu’il la voit, et qu’elle l’étreint, Il avoue sincèrement :
— Oui. Ça, j’aurais peur.
— Pourquoi, Caillou ? La chambre où tu es, celle-ci, est la même nuit et jour. Tu sais bien qu’il n’y a rien de dangereux dedans, pas de bêtes, pas de trous où on peut tomber. Pourquoi aurais-tu peur ?