— Je ne sais pas. J’aurais peur.

C’est tout ce qu’il peut dire et je n’insiste pas. Je songe aux terreurs que j’ai eues moi-même la nuit à son âge, et dont je ne me rappelle plus la cause, que je n’ai peut-être d’ailleurs jamais distinguée nettement. Je mets cette conversation dans un coin de ma mémoire, et je l’oublie jusqu’au jour où un grand désespoir bouleverse Caillou.

Dans une cage, à la fenêtre de la chambre d’enfants, un serin chantait, un beau serin jaune que j’ai donné à Caillou parce que je sais qu’il aime les bêtes vivantes. Comme il chantait, l’oiseau couleur de tulipe sauvage, comme il chantait ! Aussitôt qu’il voyait le soleil, sa gorge se gonflait, son petit bec tremblait une seconde, comme s’il allait bégayer ; et puis il chantait de toutes ses forces, des airs inventés, perpétuellement neufs. C’est encore un problème bien difficile à résoudre que de savoir pourquoi toutes les sympathies des poètes, et même des foules, vont au rossignol et jamais au serin. Il se peut que ce soit parce que le serin consent à chanter dans une cage, et en plein jour. Mais alors, c’est de l’ingratitude ! Je pense toutefois, pour avouer toute ma pensée, que le serin est au rossignol ce que la sérénade italienne contemporaine est au lied allemand. L’oiseau des vieux murs et des jardins feuillus a des accents qui vont au cœur, on ne sait par quels chemins ; l’autre a l’air seulement d’être la voix du soleil qui rit dans les rues. Mais c’est déjà bien beau, et on lui devrait de la reconnaissance : on n’en montre aucune. Pourtant, il y a tant de personnes qui préfèrent au fond la musique à fleur de peau ! Le lied allemand ne plaît pas à tous les Français. Je voudrais savoir ce que nous penserions du rossignol s’il était jaune, en cage, chanteur de rues et de plein jour.

Mais Caillou aimait le sien, tout simplement, même pour sa couleur, qu’il trouvait belle, et pour l’illusion qu’il avait de le faire chanter ou taire selon sa volonté, rien qu’en mettant ou en ôtant un voile noir sur sa cage. Enfin, c’était une bête à lui, grande raison, la plus forte qui se puisse trouver au monde. Quand on lui dit que ce serin était malade, ce fut une nouvelle qu’il accepta sous les apparences du jeu, comme tous les événements de son existence : un serin malade, c’est plus intéressant. Il ne pouvait croire que ce serin mourrait ; il n’avait qu’une idée bien vague de ce qu’est la mort, l’arrêt définitif des mouvements, la fin d’un être qui sera perdu pour tout le monde. Il y eut des gens, dans la maison, qui dirent que c’était aussi le printemps qui avait fait mourir le serin, parce que c’est une époque où ces petits oiseaux sont trop tristes d’être seuls… En somme, on n’en saura jamais rien : le fait est qu’un matin on le trouva couché au fond de sa cage, les pattes raides, et qu’on découvrit sous sa queue une espèce de bouton blanc, d’un aspect vilain. Il paraît que c’était la maladie qui l’avait fait mourir. Voilà du moins ce qu’affirma la cuisinière, qui sait tout.

Je pensais bien que la douleur de Caillou serait amère, et que les accents en seraient déchirants. J’en avais grand’peine pour moi-même ; il ne faut pas prendre à la légère les chagrins des petits : ils durent moins longtemps que les nôtres, mais leurs joies aussi, et ils sont aussi profonds, plus profonds ; ils les prennent tout entiers, parce qu’ils ne rencontrent point d’obstacles. Nul abri dans leur âme, pas un seul coin qui soit tranquille en eux. C’est comme les tornades des pays chauds : elles sont courtes, mais elles dévastent. Je ne m’étonnai donc pas de voir le pauvre petit Caillou pleurer comme pleurent les enfants, à grands cris. Ce que je ne compris pas d’abord, c’est pourquoi il ne voulait pas se consoler. Il y avait dans sa tristesse quelque chose qui n’était pas désintéressé, quelque chose de personnel, il y avait de l’épouvante : l’effroi d’un mauvais sort qui n’était pas conjuré. Il criait :

— J’ai été méchant, j’ai été méchant ! C’est Dieu qui me punit !

— Tu as été méchant, Caillou ? Qu’est-ce que tu as fait ?

Je l’avais pris dans mes bras, je le berçais, et tandis que je m’efforçais de ramener la paix dans son âme, j’éprouvais cette curiosité cruelle qui est le propre des hommes, et l’un de leurs plus détestables instincts : je voulais savoir le péché qu’il avait commis. Oui, oui, je croyais qu’il y avait quelque chose, je le désirais presque. Il n’y avait rien ! Et je vis cependant, avec stupeur, apparaître dans cette âme de six ans des remords pour des crimes illusoires qui remontaient à des mois, à des années, pour des désobéissances, de petits mensonges qui n’avaient pas été découverts, des actes insignifiants en eux-mêmes, mais dont il se demandait maintenant « si c’était mal » !

J’allai trouver sa mère, et je lui demandai :

— Est-ce vous qui lui avez annoncé dernièrement que « Dieu le punirait » ?