— Moi ou sa bonne, fit-elle. On lui a peut-être dit ça sans y attacher d’importance. Il était surexcité, il était insupportable. Ce sont des phrases comme on en fait tous les jours.

— Hum ! dis-je, ce n’est pas à recommencer.

Caillou venait de ressusciter l’une des premières, sans doute la première des religions de l’humanité. Il croyait qu’il n’y a pas d’effet sans cause, ce qui est vrai ; mais ignorant les lois générales de l’univers, il se voyait, lui Caillou, centre du monde et cause de tout ce qui arrive sur l’étendue de ce monde ouverte à ses pauvres yeux. Ainsi raisonnèrent les Grecs qui sacrifièrent Iphigénie pour obtenir des vents favorables. Ainsi raisonnent encore les sauvages qui s’imaginent que l’esprit de tel arbre et de telle bête, offensé par eux, se peut venger.

Et je compris encore pourquoi Caillou a peur de l’obscurité des nuits : il la conçoit pleine d’êtres et de choses redoutables, parce que ce n’est pas possible, dans son idée, qu’elle soit vide. C’est un primitif.


Il y en a encore d’autres preuves. Une nouvelle année s’est écoulée. On vient de conduire Caillou à la campagne, dans le vieux jardin que vous connaissez, un peu précipitamment, comme pour une cure. C’est que sa mère est obligée de lui dire, un peu plus souvent encore qu’elle n’avait coutume de faire : « Mais vraiment, Caillou, je ne sais pas ce que tu as ! » Et même il lui arrive d’ajouter : « Tu es méchant, tu es très méchant ! »

Et c’est vrai. Caillou devient méchant. Cette petite âme, jusque-là si douce, tendre et confiante, s’est tendue tout à coup, sans qu’on puisse guère s’expliquer pourquoi. C’est peut-être qu’il grandit, c’est peut-être qu’il est malade, d’une maladie qu’on ne connaît pas, car s’il est pâle et plus silencieux que d’habitude, le médecin n’en comprend pas la cause et n’a pu donner de remède. Caillou a aussi bon appétit que jamais ; ni son cœur, ni son estomac ne sont troublés, et il dort comme il a toujours dormi, d’une traite, du soir au matin, ses deux petits poings sur la poitrine ; mais il a peur quand on le met au lit, il a peur du noir, et supplie qu’on n’enlève pas la lumière. J’ai essayé de le raisonner, de lui prouver qu’il n’était qu’un pauvre poltron.

— Vois, petit, vois. J’éteins la lampe et je la rallume tout de suite : est-ce qu’il y a quelque chose de changé ? Eh bien, tout était pareil, dans le noir.

— Je ne sais pas, répond Caillou. Il devait y avoir quelque chose de changé !

On a mis une veilleuse près de son lit, mais il est resté inquiet, à cause des ombres que cette veilleuse fait sur le plafond, et qui bougent. Caillou se sent entouré d’ombres, telle est la vérité, et c’est parce que sa raison commence à fonctionner, mais à faux ; non pas sur des raisonnements, non pas même sur des sensations, mais sur les sentiments qu’il éprouve et qui sont à la fois très obscurs et très puissants. Il a toujours cru que l’inanimé peut devenir animé, ou plutôt il n’a pas encore bien fait la différence entre l’animé et l’inanimé. Que des brins de bois plantés dans le sable d’une allée des Tuileries puissent lui sembler, durant le jour, des soldats, des chevaux, des voitures, ce n’est qu’un jeu dont il se plaît à être dupe, et si ces brins de bois se changeaient en hommes, en animaux, en voitures véritables, il ne serait pas très étonné et il n’aurait pas trop peur. Mais la nuit, qu’est-ce qui change ? Il n’en sait rien, et c’est ce qui l’épouvante.