Dans cette crise d’énervement qu’il traverse, les humains même lui inspirent moins de confiance. Il en est qui lui paraissent malfaisants dès l’abord, à cause de leur voix ou de leur figure. Il désobéit, il cherche des choses mauvaises à dire, même à sa mère, et il les trouve. Alors, l’autre jour, elle a pleuré.
Caillou l’a regardée, et il a ri !
On l’a grondé très fort, et on l’a puni. Mais Caillou n’a pas compris. Il est devenu encore plus silencieux et plus concentré, comme si on lui avait fait une injustice après avoir joué une comédie. Car il n’avait pas cru un instant que sa mère eût pleuré pour de bon : c’est une grande personne, une puissance, et il ne suppose pas que les grandes personnes et les puissances daignent pleurer pour les choses que font les petits enfants ; elles sont trop loin et trop haut.
Des puissances ! qui existent réellement et qui sont trop dominatrices pour qu’il puisse faire autre chose que de les subir, d’autres qui n’existent pas, mais que crée son imagination : voilà de quoi est peuplé l’univers qu’il se représente. Si mes souvenirs d’enfance m’aident à comprendre ce qui se passe en lui, ils sont trop confus pourtant, trop fous, trop hors de l’humanité d’aujourd’hui pour que j’ose en rien révéler à ses proches. J’accepte donc ce qu’on dit autour de moi, d’autant plus que c’est peut-être également vrai : Caillou est un peu anémié, et l’air de la campagne lui fera du bien.
Maintenant il est dans un vieux jardin, tel qu’on les dessinait il y a trois quarts de siècle. Tous les accidents, toutes les « beautés » de la nature s’y reproduisent, vus par le petit bout de la lorgnette romantique. Derrière une pelouse, où croissent en bouquets cinq ou six sapins noirs, une montagne en miniature se dresse, hérissée d’ormes et de marronniers ; et de l’un des flancs de cette montagne, taillé à pic, abrupt et rocailleux, une source s’épanche en cascade dans un bassin de forme irrégulière, dont les feuilles mortes, tombées l’année précédente, ont rendu le fond noirâtre et mystérieux. Plus loin se creuse un petit vallon, où l’ombre est perpétuelle, où ne poussent que des pervenches aux tiges qui rampent, des mousses très humides et très vertes. Parfois on trouve sous un arbre une statue dont la tête et les bras sont tout rongés de pluie ; parfois, c’est un rocher qui ressemble à un gros crapaud accroupi. Et comme justement un crapaud chante dans le jardin, dès le soir tombé, Caillou est persuadé que le crapaud vivant loge dans le gros crapaud de pierre, qui en est le père ou du moins la cause, d’une façon ou d’une autre. Et le jour il va guetter le crapaud vivant sous le crapaud de pierre, étonné de ne pas le voir sortir, mais heureux aussi, car il en aurait crainte.
De plus, il a découvert les fourmis. Caillou a du génie pour voir avec détails ce qui est tout petit. Il se met la tête dans l’herbe, et il regarde. Les connaissances nouvelles qu’il a de la sorte acquises en très peu de temps m’émerveillent. Il sait que les fourmis qui bâtissent des villes dans la pelouse sont noires, de taille infime et très nombreuses, tandis que dans les fentes des rochers il en est de deux autres espèces : des grosses, toutes noires, et de minuscules, d’un roux très clair, qui piquent très fort. Et il en est d’autres encore qui construisent de très belles chambres entre le crépi et les moellons de la muraille qui borne le jardin ; celles-là ont la tête noire, le ventre noir et le corselet brun. J’ai cru d’abord que Caillou allait devenir savant, qu’il instituerait des études sur les mœurs des fourmis ; mais c’était une idée de grande personne. Caillou a fini par ne plus regarder qu’une seule fourmilière, justement celle qui se cache dans un rocher, et dont on ne voit rien. Il lui apporte du sucre, des mouches, et même d’autres fourmis que ces grosses noires tuent tout de suite. Alors, en captant sa confiance, j’ai découvert que ces offrandes ne sont pas désintéressées : Caillou parle à ces fourmis, il leur demande des services.
Il leur demande d’aller piquer, la nuit, la cuisinière, qu’il n’aime pas !
Quelquefois aussi, il charge de ce message Steck, le fox-terrier, parce qu’il lui a toujours parlé, et que Steck, étant une bête, doit être un bon interprète auprès des autres bêtes. Dans ces occasions, Caillou exécute des espèces de danses avec le chien, il aboie, il se met à quatre pattes, renifle, gronde ; et c’est après avoir accompli ces espèces de rites qu’il parle à Steck. De son côté, Steck, qui est toujours content quand il est avec Caillou, danse aussi très fort et saute sur ses pattes de derrière.
… Enfin, voilà qu’un soir on met sur la table un plat que les grandes personnes considèrent avec curiosité et un peu de répugnance. Il s’est établi dans le pays une boucherie hippophagique : c’est un bifteck de cheval. Les yeux de Caillou brillent. Il supplie qu’on lui donne un morceau, un tout petit morceau. On y consent, et il mange sa portion avec des mines sérieuses.
— Est-ce que c’est bon, Caillou ?