Il lève les yeux, étonné. Il n’a pas fait attention au goût : il a mangé du cheval, voilà tout, et s’absorbe dans une rêverie dont rien ne le peut tirer. Mais le lendemain, comme nous nous promenons ensemble, il lâche ma main et se met à courir, à courir !
Je l’appelle, et il me crie :
— J’ai mangé du cheval, tu ne m’attraperas pas !
C’est ainsi qu’il croit sentir, entre lui et le monde extérieur, des correspondances mystérieuses, des participations singulières. Il n’observe pas pour connaître ce qui est. Il fait une espèce de magie. Une fois revenu à Paris, on décide que, pour garder le souvenir de ses jeunes années, on demandera à une amie, qui est artiste, de modeler son effigie dans la glaise ou la cire, et tous les jours, maintenant, le matin, on conduit Caillou chez madame Marcelle Luze, qui est statuaire. L’atelier de madame Luze, là-bas, très loin dans Paris, plus haut que la gare Montparnasse, est au fond d’une espèce de rue d’ateliers tout pareils, en briques roses, et qui ressemblent à des joujoux bien rangés dans une boîte. Le long des murs, il pousse une chose qui grimpe. Caillou ne sait pas son nom ; il ne sait le nom d’aucune plante : il ignore que c’est de la clématite. Mais il sent que c’est joli. C’est même tout ce qu’il y a de plus joli pour une âme enfant. On dirait que ce n’est pas arrivé, ou du moins que ce n’est pas tout à fait vrai, qu’on a mis ces choses en cet endroit rien que pour jouer, pour voir le décor végétal et vivant, quand il a grimpé, retomber comme un dais au-dessus de ceux qui passent. En hiver, le dais est tout plein de graines blanches et floconneuses, comme les cheveux d’une vieille dame très douce. Au printemps, c’est tout vert, si vert que l’air même devient vert à la hauteur des yeux ; et plus tard il n’y a plus que des fleurs. C’est en hiver que Caillou est venu, et il entre dans cette ombre candide comme un petit berger dans une crèche de Noël.
Il n’y a pas de sonnette ; on frappe, et quand Caillou arrive, conduit par sa mère ou sa bonne, c’est presque toujours madame Luze qui vient ouvrir elle-même, parce qu’elle a regardé par une fenêtre bien petite, à rideaux rouges. Elle n’a pas d’enfant et elle aime les enfants ; elle aime surtout bien Caillou, et ils s’embrassent gentiment, assez fort, avant de commencer à travailler ensemble.
Car lorsque Caillou pose tout nu, assis sur une sorte de plateau qui tourne sur un pied de bois, il a conscience qu’il travaille. C’est une idée que lui a suggérée madame Luze pour le faire tenir tranquille, et c’était une très bonne idée qui a eu un succès presque inespéré : « Caillou, lui a-t-elle dit, il vient ici d’autres petits garçons qui posent comme toi sur ce plateau ; et ce sont de petits pauvres, de petits Italiens, de petits enfants d’ouvriers. Je leur donne de l’argent, parce que c’est leur façon de gagner leur vie, parce que c’est leur travail, tu comprends. Toi, tu es riche, je ne te paye pas, mais tu travailles, comme eux, et tu me fais cadeau de ton travail. Je te remercie, Caillou ! »
Alors Caillou, qui d’ordinaire ne peut tenir en place, Caillou, qui d’habitude bouge pour jouer, bouge pour changer de jeu, a besoin de bouger toujours comme les oiseaux de pépier le matin, Caillou le Méritoire s’efforce à garder l’immobilité d’un professionnel ; il « tient la pose », il la tient même trop, car il ignore les petits moyens, les souplesses du métier ; il tend tous ses muscles, au lieu de réserver leur rigidité à ceux-là seuls qu’on observe ; il se fatigue et il prend l’air malheureux, mais avec noblesse ! Madame Luze n’est pas impitoyable : elle l’enlève à pleins bras, le remet à terre, lui passe une petite robe de chambre fourrée, et lui dit : « Joue maintenant, fais ce que tu veux, tu l’as bien gagné. »
Naturellement, la première chose que Caillou alors a demandée, c’est à faire comme madame Luze, et par conséquent à jouer avec de la terre glaise. On lui en a donné tant qu’il a voulu, et sa mère l’a regardé avec une admiration amoureuse, persuadée qu’il avait « des dispositions ». Mais il n’a aucunes dispositions ; ou du moins celles-ci ne sont pas encore nées. En tout cas, chose singulière, il n’utilise la matière qu’on lui a donnée que pour représenter précisément les seuls objets qui ne conviennent pas à cette matière : des jardins, par exemple, des jardins plantés d’arbres. Un arbre en terre glaise est une impossibilité. Le tronc s’élève encore sans trop de peine, mais les branches, malgré qu’on lui apprenne à leur donner une armature d’allumettes, et surtout les feuillages donnent lieu aux plus graves mécomptes. De même les toits des maisons et surtout les ponts qu’il lance sur des rivières imaginaires. On a beau lui dire : « Fais des bonshommes, Caillou, des bonshommes et des bêtes ! » il s’obstine dans sa décevante entreprise et semble y savourer d’immenses délices. C’est sans doute que jamais encore il n’a réfléchi à la forme qu’ils avaient, les bonshommes et les bêtes : il ne voit que leurs mouvements. Mais surtout, je pense, il trouverait ridicule de s’appliquer à modeler une seule bête ou un seul bonhomme, alors qu’il est bien plus amusant de créer tout un vaste milieu où il pourra se représenter par l’imagination une foule de choses. Enfin il est possible qu’il ait le sens littéraire ; il n’a sûrement pas le sens plastique. Les formes ne lui disent rien. Il ne fait attention qu’aux histoires qu’elles racontent, ou qu’elles doivent raconter pour lui plaire.
Cependant madame Luze le rappelle au plateau et se remet à l’œuvre. Inconsciemment, mais avec force, Caillou aime à la regarder : elle agit. Tout ce qui est action l’attire, et il sent que ce travail est joyeux. Parfois il l’accompagne — comme s’il ne savait plus parler, comme aux premiers jours de sa vie quand il était ivre de lait — d’une espèce de roucoulement vague, de mélopée sans commencement ni fin. La statuaire lève les bras, serre les lèvres, s’éloigne et se rapproche ; elle est charmée, elle est impatiente, elle est enthousiaste, et puis anxieuse. C’est toute une occupation pour Caillou que de voir, et ça le gêne en même temps pour poser ; il voudrait imiter ses mouvements. Enfin, il contemple l’effigie qui sort de l’ébauche et se précise… Un jour il comprend. On lui a dit vingt fois : « C’est toi, Caillou, c’est toi qu’on fait ! » Il ne savait pas très bien ce que cela voulait dire, mais à cette heure, il est illuminé : on fait un petit garçon qui est Caillou ! Et c’est beaucoup plus intéressant, beaucoup plus véritable qu’un portrait ou qu’une photographie, parce qu’il y a l’épaisseur, le volume, si vous voulez, et que c’est juste sa grandeur : c’est lui, comme il se voit. Rien n’est plus extraordinaire et plus mystérieux ; il y a un petit Caillou qui pousse à côté de lui, en terre glaise. Il ne remue pas, il ne remue jamais, celui-là, c’est la seule différence ; et on lui a dit si souvent : « Tiens-toi tranquille, Caillou ! » qu’il est bien près de la prendre pour une supériorité.