… Mais voici que madame Luze prend un air grave et déçu, juste au moment où il est le plus satisfait. Elle n’est plus joyeuse, ses gestes n’ont plus l’air d’une danse, ses bras retombent, elle hésite : c’est que la tête, la tête de ce petit corps si rond, si tendre et vivant, cette tête qui sourit de toute sa jeune bouche et du coin des yeux, elle n’est point posée sur les épaules frêles ainsi qu’il conviendrait : autrement ce serait mieux. Et elle n’hésite jamais, quand elle n’est pas contente, madame Luze ! Elle prend un fil de fer très mince et très dur, le tend bien entre ses deux mains, comme ça, l’approche de la nuque de la petite statue, tire vers elle, et patatras ! En un clin d’œil la statue est décapitée ! Madame Luze en tient la tête entre ses dix doigts et la regarde sans pitié, d’un œil froid.

… Subitement, elle entend un bruit redoutable et inusité. C’est Caillou qui a sauté tout seul de son plateau de pose, ce qu’il n’avait jamais osé faire. Et il a fui, épouvanté, jusqu’au fond de l’atelier ; il a peur, il est indigné, il est blessé, il crie, il trépigne, il regarde madame Luze comme une ennemie puissante et féroce. Elle n’y est plus du tout, la statuaire ; elle se demande ce qui le prend, elle va vers lui.

Mais Caillou lui échappe, Caillou l’évite ; il lui semble que ce serait un affreux danger si elle le touchait. Il s’explique enfin, pleurant à chaudes larmes :

— Tu m’as coupé la tête ! Tu m’as coupé la tête !

— Mais non, Caillou ! Tâte-la, ta vraie tête, tu verras qu’elle est toujours sur ton cou. Que tu es bête !

Caillou tâte : il n’est rien arrivé à sa vraie tête, rien n’est plus certain. Mais cela ne le console pas.

— Je le savais bien, dit-il, qu’il n’y avait rien à celle-là… Mais l’autre, c’est moi tout de même, et tu l’as coupée !

Encore une fois, il a inventé la magie. Sa logique infirme et magnifique est remontée au temps où un esprit habitait réellement, pour tous, les images des êtres, par la seule raison qu’elles avaient été faites avec l’intention d’imiter ces êtres, au temps où l’on croyait vraiment qu’offenser une effigie, c’était offenser sa cause. Madame Luze, sans le savoir, a envoûté Caillou. Il la considère avec des yeux de haine et d’effroi.

L’OPÉRATION

Caillou maintenant est plus vieux d’une année. Il a maigri, cette mollesse délicieuse de la petite enfance, la nature s’en est emparée sans rien dire à personne, et par des procédés mystérieux en a fait des os et des muscles. Sa taille s’est élancée, « débourrée », comme on dit aux champs ; il est plus grand, de quoi il est fier ; car sa tête, quand il me parle, atteint au niveau de ma table de travail. Mais voilà qu’après peu de temps de séjour à Paris, on l’a vu tout à coup triste et presque grognon ; lui qui d’habitude, à son réveil, salue avec tant de joie le retour de la lumière, et rit, et gazouille, et crie d’impatience pour qu’on l’habille, il s’est mis à aimer son lit, à y allonger, avec une sorte d’inquiétant et paresseux plaisir, ses membres et tout son corps léger. Sa mère a dit : « C’est la croissance qui le fatigue, ce ne sera rien. » Mais l’autre jour il était à peine levé qu’avant même d’avoir pris sa tasse de lait et ses tartines, il s’est mis à pleurer, à pleurer à chaudes larmes et sans motif. Sans motif ? Il y a toujours une cause quand les enfants pleurent. Bornons-nous à dire que nous ne la comprenons pas. Caillou ne trouvait plus de plaisir à vivre, telle est la vérité, et il croyait tant y trouver toujours plaisir ! Et puis, subitement, il a eu très mal au cœur.