Les petits qui ont une indigestion sont très touchants. Ils font ça, vous l’avez peut-être remarqué, avec une facilité singulière, reste sans doute de l’automatisme si précieux de leurs viscères au moment où ils n’étaient encore que des sacs blancs et roses, tout pleins de lait. Mais en même temps, parce qu’ils commencent à raisonner, ils sont tout secoués d’indignation ; ils savent que ça n’est pas fait pour aller de ce côté-là ! Ils éprouvent un sentiment de ridicule, une sourde humiliation ; ils ont peur aussi qu’on ne les gronde. Pourtant, nul ne songeait à gronder Caillou. Quand un enfant a « mal au cœur », ses parents se demandent seulement, avec un souci très lourd, si ce n’est chez lui qu’une révolte d’estomac, ou s’il s’agit d’une crise plus grave. Il y a tant de grandes maladies qui commencent de la sorte, la fièvre typhoïde, l’appendicite… Caillou, interrogé, déclara qu’il avait mal à la tête. Par malheur, j’ai déjà dit que les indications qu’il donne sur les phénomènes dont sa frêle machine intérieure est le théâtre sont de la nature la plus vague et la plus décevante. Pour lui, tout son torse est « un ventre » et s’il avait eu mal aux dents, il eût été fort capable de dire, de la même manière, qu’il avait mal à la tête. Mais on découvrit, en lui posant des questions précises : « Dis si c’est là… ou là… ou là… » qu’il avait aussi très mal à la gorge. Autres craintes : on ne sait jamais ce que peut devenir un mal de gorge. Mais le médecin fut rassurant : Caillou n’avait qu’une amygdalite, rien de plus.
— Seulement, dit le docteur, il récidivera. Il sera pris deux fois, trois fois par hiver. Il vaudrait mieux sauter le pas et lui couper les amygdales tout de suite… je veux dire dans une quinzaine.
Et voici l’opération résolue. Mais on n’en dit rien à Caillou. Il n’a pas besoin de savoir, n’est-ce pas ? on préfère le prendre par surprise. En attendant, on s’occupe de le guérir : gargarismes, badigeonnages d’alun. Il a un peu de fièvre : on prend régulièrement sa température. Et ce qu’il y a d’admirable, c’est la majesté que met Caillou à se laisser soigner. C’est qu’il est devenu, au lieu d’un enfant à qui l’on rit, d’un enfant qu’on aimait bien et qu’on laissait jouer, le personnage important de la maison. On le regarde sérieusement ! Il en a conçu un immense respect de lui-même, et d’autre part il continue, sans même le savoir, le cours ordinaire des études qui conviennent à son âge : elles consistent à compléter son vocabulaire. Quand on arrive auprès de son petit lit, et qu’on lui demande : « Comment vas-tu, Caillou ? » il ne répond point : « Je vais mieux » ou « Je vais plus mal ». Bien plus encore que les malades plus âgés incapable de se rendre compte de son état, il le subit avec inconscience. Mais il ouvre la bouche pompeusement :
— Moi ? J’ai 36°9, déclare-t-il.
C’est qu’il a vu sa mère et le médecin « prendre sa température » et se l’annoncer mutuellement, avec inquiétude ou avec joie, suivant les cas, mais toujours avec une certaine emphase. Il éprouve donc, à proférer cette phrase qu’il ne comprend pas, la joie de limitation : dit les mêmes choses qu’une grande personne, et on l’écoute, et on lui parle sur un ton d’intérêt sincère :
— 36°9 ! Allons, Caillou, ça ne va pas mal.
— Mais oui, fait-il avec condescendance, ça ne va pas mal !
Pour la même raison, il accepte sans protester les gargarismes et les badigeonnages. Ce n’est pas très agréable, mais ça lui inspire une innocente vanité ; ces supplices légers concentrent l’attention sur lui. Et il est si vrai que tel est le motif de sa résignation, qu’aussitôt qu’il n’a plus de fièvre et qu’il peut se lever, les mêmes traitements lui deviennent insupportables. C’est qu’on le soigne maintenant par acquit de conscience et sans y faire attention. On n’est donc plus au jeu, et cela Le fâche.
Autour de lui, on le sent bien, et vingt-quatre heures avant le moment où on doit lui enlever les amygdales, on profite de la connaissance approfondie qu’on a maintenant de sa psychologie. On l’oblige à se coucher en le déclarant plus malade, on l’entoure d’attentions minutieuses, on recommence avec componction les mêmes lavages. Et quand le médecin arrive, il croit seulement qu’on va le badigeonner de nouveau.
— On va regarder plus profond, aujourd’hui, Caillou… alors, on va te bander les yeux.