Ces deux phrases n’ont aucun rapport entre elles, mais elles ont l’air d’une explication. Pas plus que les hommes, les enfants n’en demandent davantage.

— Ouvre bien la bouche, maintenant ; montre ta gorge.

Il obéit naïvement, gentiment, et alors le médecin sort de sa case de cuir l’instrument dont il se servira, un des plus hideux, un des plus terrifiants qui soient en chirurgie : quelque chose comme une longue paire de ciseaux terminée par une sorte de fourchette et une guillotine. La fourchette doit piquer les amygdales, la guillotine les trancher ensuite.

Caillou, qui ne se doute de rien, reçoit à l’improviste le choc d’une douleur cuisante, mais il ne peut plus parler, il ne peut plus crier, parce qu’il étouffe. Un instant, un instant encore, un gargouillement douloureux, et c’est fait : l’amygdale sort, au bout de la fourchette. Il n’y a plus qu’à recommencer puisqu’il y a deux amygdales !

Mais bien souvent on s’arrête à la première. Croyez-vous que s’ils pouvaient ressusciter, beaucoup de décapités consentiraient à se laisser couper le cou une seconde fois ? De même la plupart des petits opérés se défendent, leur gorge se contracte, on est obligé de remettre le reste de la torture à plus tard, à beaucoup plus tard. Par bonheur, Caillou n’est pas comme eux. Ce n’est pas qu’il soit brave : il est sidéré. Les yeux toujours bandés, il ignore ce qui vient de se passer, il souffre, mais il croit qu’on s’est trompé, qu’il y a eu erreur, qu’on l’a mal badigeonné. Ce qui le confirme dans cette pensée, c’est qu’on lui demande de se gargariser, et il le fait.

— Tu as mal, Caillou, mais ça va passer. Ouvre encore une fois la bouche et ça passera.

Il obéit. Il a si confiance dans ce qu’on lui dit, il subit si ingénument, avec une soumission si attendrissante, l’ascendant des paroles !

C’est de nouveau la même douleur, plus faible toutefois, parce que l’instrument a maintenant plus de place pour passer : il n’y a plus qu’une amygdale… C’est la vraie fin, à cette heure. Caillou se gargarise encore, et voici venir toutes les misères laides qui terminent l’opération, le sang qui coule, descend dans l’estomac, étourdit, endort. Mais il ne faut pas qu’il dorme, il faut voir si l’hémorragie ne continue pas.

— Ne parle pas, Caillou, c’est défendu, mais on va te parler.

Et on lui parle, on lui parle, on lui dit n’importe quoi. On a détaché le bandeau qui voilait son regard, ses beaux yeux bruns suivent les objets qu’on fait danser devant lui, les gestes, les allées et venues ; il cherche à s’amuser, puisque c’est le but de sa vie, quand il ne mange pas, quand il ne dort pas. Puis une bonne arrive avec un seau de fer-blanc, un seau monumental, impressionnant.