— Voilà la bombe, Caillou, la bombe glacée qu’on t’avait promise, si tu étais bien sage.

C’est qu’en effet, par une astuce ingénieuse et tendre, pour combattre une hémorragie possible, on lui avait promis une glace, cette friandise dont il goûte si rarement, parce qu’il est presque toujours endormi à l’heure des grands dîners. Et la voilà devant lui ! Il ne songe plus qu’à cela ; de temps en temps, sans parler, il fait le geste de plonger une petite cuiller dans ce seau précieux. On obéit, on dépose sur sa langue une parcelle de cette bonne neige rose, et il la savoure, les yeux clos. Mais surtout la bombe est pour lui tout seul, c’est sa propriété, il jouit bien plus de la regarder, au pied de son lit, que de la sentir fondre, bribe par bribe, sur son palais encore enflammé. Et quand il ferme les yeux, quand il ne voit plus la bombe glacée, il l’imagine ! Donc il est heureux.

Au bout de quelques jours à peine, il est guéri, et quand on lui demande : « As-tu beaucoup souffert, Caillou ? » il répond sincèrement : « Moi ? quand ça ? » Il a déjà tout oublié, tant il est toujours pris par la minute présente. Et cependant, il sait maintenant ce qu’on lui a fait : on raconte son opération, on décrit l’instrument du supplice aux parents, aux amis, à tous ceux qui viennent. Il est très fier d’occuper ainsi le monde de sa personne. Alors il tient à revivre ces minutes désormais pour lui magnifiques. Et l’autre jour, on l’entend qui dit à Lucile :

— Nous allons jouer à l’opération. C’est moi qui suis le médecin… Tiens, voilà une fourchette à dessert…

On a été obligé de lui reprendre la fourchette.

L’AUBE DE L’AGE INGRAT

Je crois vous avoir dit que c’est chez l’oncle de Caillou qu’on va tous les ans à la campagne. Mais c’est Caillou lui-même que vous avez toujours vu, c’est lui qui a perpétuellement attiré votre attention ; sans doute connaissez-vous fort mal encore son hôte. Moi-même, pendant bien longtemps, je l’ai presque entièrement ignoré. Je le considérais surtout comme un vieux garçon fantasque et plaisant, qui faisait à l’enfant que j’aime des plaisanteries presque excessives, comme celles de l’œuf de cheval, dont peut-être vous vous souvenez. Il faut du temps, il faut avoir beaucoup vieilli pour savoir que tout homme — et toute femme — a une vie secrète par quoi il est intéressant, attendrissant, digne de respect, ou bien inquiétant et méritant l’horreur. Il faut avoir, pour le comprendre, médité sur beaucoup de choses, principalement sur soi… Et même tout cela, dans l’usage de la vie, ne sert presque jamais à rien : on continue à prendre les ombres humaines qu’on rencontre pour ce qu’elles veulent montrer : parce que c’est plus commode, parce qu’on est paresseux, parce qu’on a besoin d’elles, ou qu’elles sont indifférentes. Parfois un éclair vous montre qu’il y a « autre chose ». Mais on met sa main devant ses yeux, on s’aveugle volontairement. S’il fallait prendre tant de souci des âmes autres, soi-même on s’y perdrait, on n’agirait point.

L’oncle de Caillou vit à la campagne, presque toute l’année ; il ne vient à Paris que par hasard, et quelquefois ne dit pas quand il y vient. C’est un assez vieil homme, qui a dépassé la soixantaine, et d’après le premier jugement que portent les gens sur lui, il semble un original assez égoïste, « comme tous les vieux garçons ». Ce sont là des qualifications qu’on obtient au moindre prix ; l’oncle est original parce que, bien que favorisé des dons de la fortune, il s’habille assez mal et semble mettre à ce mal un soin particulier ; en d’autres termes, il accommode son vêtement à ses goûts et le déforme d’une manière qui est toujours la même ; parce qu’il ne fait pas de visites, parce que, lorsqu’il entend une dame chanter dans un salon, la seule opinion qu’il exprime, c’est : « Ça doit bien vous fatiguer ! » Il est égoïste parce que les trois quarts de l’année il vit seul et que, a priori, dans l’opinion du monde, un homme qui vit seul doit être un égoïste ; parce qu’il a un serin, comme une vieille fille, et qu’il se plaît à l’écouter siffler ; parce qu’il garde la même cuisinière depuis vingt ans, qu’elle est excellente, qu’il le sait et qu’il le dit. Voilà qui est suffisant : il est classé.

Mais c’est plus compliqué qu’il ne paraît. Tout est toujours plus compliqué qu’il n’y paraît ! Il est curieux de voir combien cet homme vieilli, très lourd, avec des tavelures aux mains, des poches sous les yeux et des souliers difformes, des souliers de goutteux, aime la société de certaines jeunes femmes. Il ne les recherche pas ; on dirait même qu’elles lui font peur. Mais une fois que la glace est brisée, l’oncle manifeste un intérêt d’autant plus incroyable qu’il est désintéressé. Parfois il est devant elles comme un spectateur muet, on croit qu’il s’ennuie ; et dans le temps le plus court il revient, et recommence à écouter, les mains sur les genoux. Parfois au contraire il prend part aux conversations les moins faites pour son âge et pour son sexe, il entend parler toilette et il exprime sur ce sujet frivole des opinions passionnées. On découvre même qu’il a le « vocabulaire » de la toilette, ce vocabulaire qui change d’année en année et peut-être de mois en mois. Et si alors on s’en étonne, il répond qu’il ne trouve pas cela plus ridicule ni plus difficile que de savoir le nom des fleurs, et qu’il sait le nom de toutes les fleurs, étant jardinier. De fait, il trouve pour définir et caractériser la beauté féminine et tout ce qui s’y rapporte des expressions très singulières qui lui sont personnelles, empruntées à des catégories d’objets bien différentes — des expressions de solitaire, de sauvage ou d’agriculteur. Cela séduit, ou cela surprend ; il est aimé comme un vieil ami spirituel et sûr, ou bien dédaigné comme une vieille bête. Le plus étrange, c’est qu’aucune des femmes qui ont ainsi gagné l’affection de l’oncle ne l’a perdue ; et il en est pourtant qui après avoir passé une fois ou deux sous ses regards attentifs n’ont point reparu. Il persiste cependant à en parler, leur mémoire en lui demeure toute fraîche. C’est comme, pour un paysan, une année où il y aurait eu beaucoup de pommes, ou une belle vendange, ou des blés à foison. Il sait la date où il les rencontra, et le lieu, et le son de leur voix, le caractère particulier de leur grâce ou de leur beauté. Il demande de leurs nouvelles ; il en est qui lui écrivent.

Et puis il se fait en lui, à mesure qu’il avance en âge, une espèce de retour à la soumission, à la déférence, et aussi à la puérilité de sa jeunesse. Il a besoin de famille, et toutes les choses de la famille l’intéressent. Il est devenu, à son jugement personnel, l’inférieur, le second de sa sœur qui est plus jeune, mais qui a eu des enfants. Avoir eu des enfants lui paraît une chose extraordinaire et attendrissante. Cette déviation de l’instinct paternel prend chez lui les aspects du jeu. Or un enfant ne joue pas tout le temps à la poupée. L’oncle ne saurait pas davantage élever Caillou, le nourrir ni le morigéner. Il a seulement besoin de le voir de temps en temps pour jouer à l’aimer ; alors il l’aime à la folie et à l’enfantillage. C’est sa toute première enfance qui revient. Voilà pourquoi il lui fait faire des farces de frère très peu aîné, et pourquoi Caillou lui en fait qui l’amusent aux larmes. Mais il ne faut pas que l’ébat dure trop longtemps, parce qu’il est vieux. Cette famille, cette jeunesse qu’il adore ne sont pour lui qu’un spectacle : et si fort que vous aimiez le spectacle, vous ne voudriez point qu’il durât toute la journée. L’oncle, au bout de quelques semaines ou de quelques jours, éprouve, sans même le savoir, le désir de se retrouver solitaire, de chasser, de pêcher, de se promener librement derrière son chien, d’entendre tranquillement chanter l’oiseau qui est dans la cage, et de causer avec la cuisinière. Il cause avec elle de Caillou, du reste, de la maman de Caillou, et de tout ce qui touche à Caillou. Son âge le porte à aimer le souvenir plus que l’action, et même à craindre l’avenir. C’est ce qu’il appelle « aimer les siens », et c’est peut-être en cela qu’il est un égoïste, comme on le dit. Quand il se retrouve avec son chien, son oiseau et sa cuisinière, il éprouve du plaisir à songer que Caillou aime la bête, le serin et la servante ; il ne veut pas s’avouer, ce qui serait la vérité même, que c’est le contraire et qu’il aime Caillou d’avoir ajouté quelque chose à l’intérêt profond qu’il porte à ces objets habituels, et de les avoir enrichis de représentations nouvelles qui augmentent leur valeur à ses yeux. Et puis ni Caillou ni sa mère ne sont gênants. La maman de Caillou connaît bien son frère et respecte ses habitudes, Caillou a été jusqu’ici un bon petit garçon qui suit fidèlement son vieux grand ami. Le vieux grand ami croit que ce sera toujours comme ça ; il est heureux, d’une manière un peu pâle, et qui lui convient. Davantage, il en serait désorienté et mal à son aise : il vient un âge où il ne faut plus à l’estomac que des légumes et des bouillies. L’âme est de même.