Il n’est pas naturel, quand on y réfléchit, que l’oncle soit ainsi. Une des dames pour lesquelles il a de l’affection a dit un jour que le malheur et l’isolement de sa vie viennent très probablement de ce que quelqu’un « l’a mal commencé ». En tout cas, il ne finit pas très bien, il finit tristement, comme presque tous les vieux garçons. La maman de Caillou sait très probablement ce qu’a été ce mauvais commencement, mais elle ne m’en a jamais rien dit ; elle est très discrète à cet égard. Je ne suis jamais arrivé à deviner s’il aime les enfants par instinct, parce qu’il n’en a jamais eu, et qu’il devrait en posséder, comme tout le monde, ou s’il en est un quelque part, qui est à lui, et qu’il ne peut pas voir, et qu’il ne verra jamais. Quoi qu’il en soit, maintenant, il ne saurait plus avoir le désintéressement qu’il faut pour voir « grandir la poupée » ; il aime les enfants, c’est bien sûr, mais il ne sait pas ce que c’est. Il est très bon, l’oncle, mais il est détaché, plus détaché encore qu’il ne le sent lui-même. A l’automne, il veut être seul, sans personne près de lui, les jambes près du premier feu qu’on allume. Ce n’est pas gai. Mais autre chose ne l’égayerait plus… Il a vu le spectre. On lui avait bien dit qu’il viendrait.

On le dit à tous les hommes, depuis les premiers jours de leur enfance ; et ils ne le croient jamais. Au fond, on ne croit sérieusement, absolument, qu’à ce qui fut l’objet d’une expérience personnelle, d’un petit commencement, à tout le moins, d’expérience personnelle. J’ai rencontré jadis, dans une maison de fous, un pauvre homme qui se croyait immortel. Le plus étrange, c’est qu’il avait été médecin ; nul dans sa vie n’avait, je pense, vu mourir plus de monde. N’importe. Il disait : « Suis-je jamais mort ? Non, n’est-ce pas ? Comment donc puis-je être certain que je mourrai ? Je ne mourrai point. » Vous me dites qu’il était fou. Mais vous-même, si vous êtes jeune, croyez-vous que vous vieillirez ? Certes, vous avez vu vieillir autour de vous, vous savez qu’on vieillit, que c’est une loi inéluctable. Et toutefois, n’en ayant aucune expérience, ne pouvant d’avance vous rendre compte de quelle manière vous vieillirez, vous n’êtes pas sûr. Si vous osiez, vous avoueriez un certain scepticisme. Un jour cependant le spectre de la vieillesse apparaît : et il surprend.

Pourtant il ne s’est pas conduit avec vous d’une façon brutale, on n’a rien à lui reprocher. Il ne vous a arraché les cheveux ni broyé les dents. Vous êtes toujours le même en apparence, et le signe qu’il fait aujourd’hui, vous vous souvenez maintenant que parfois déjà il l’avait fait ; seulement vous n’aviez pas compris. Vous aviez moins d’appétit ; vous vous êtes contenté de vous enorgueillir d’une vertu nouvelle nommée sobriété. Vous étiez plus sensible au froid ; vous vous êtes ingénument applaudi de votre prudence. Vous éprouviez moins de joie devant la nouveauté inattendue des faits et des apparences, ou bien moins d’étonnement et d’indignation ; vous appeliez cette froideur sagesse. Et cependant quelque chose aurait pu vous avertir : la diminution du plaisir conscient qu’on a de voir chaque année se renouveler les saisons, naître une feuille sur un arbre, — une feuille verte, vivante, heureuse, amoureuse du vent, de la pluie ou du soleil, — mûrir un fruit qui rougit ou se dore, jaunir la cime des arbres ou tomber la première neige, qui vous fait dire : « Quel bonheur ! Elle est toute blanche, sortons bien vite pour marcher dessus ! » Et voilà que ces événements immenses ne vous font plus rien ! On aurait dû frémir d’inquiétude : on n’y a pas pensé.

Brusquement, il y a une petite maladie qui vous prend. Rien de grave. Un fiacre qui vous heurte dans la rue, et vous froisse un muscle ; ou bien un rhume qui vous fait tousser ; ou bien un accès de fièvre, vieux rappel de vieux voyages. Toutes choses qui vous sont arrivées vingt fois. Ah ! le goût qu’avaient les maladies dans la jeunesse ! Comme on voudrait encore le sentir, comme on était abattu, écrasé, brûlant, puis glacé ; et comme on réagissait ! Le mal vous faisait l’effet d’un accident ridicule, d’une irrégularité passagère, d’une espèce d’injustice qui n’aurait qu’un temps. Et on ne se trompait pas, ça n’avait qu’un temps. On se retrouvait ensuite le même, et souvent mieux, comme purifié, purgé, entraîné, plus maigre, plus sec, plus vivant. Et d’ailleurs on n’avait jamais pensé qu’il en pût être autrement. Il faut de ces maux terribles, qui ne pardonnent pas et qui vieillissent précisément avant l’âge, pour qu’un jeune homme se dise : « Je ne serai plus ce que j’ai été. » Il s’indigne seulement d’être arrêté pour quelques minutes dans sa course. En vérité, le type de toutes les maladies de jeunesse est le mal de dents, atrocement douloureux, irritant à vous faire perdre toute patience, et humiliant parce qu’on sait, de toute son intelligence et de tout son instinct, qu’il n’a aucune importance. On se sent momentanément déchu, on se refuse à cette déchéance, et aussitôt qu’on en est sorti, on se promène pour dire : « Ce n’était pas vrai. Me voilà, moi ! Vous pouvez regarder, je suis le même. »

Mais au contraire, cette fois, le spectre de la vieillesse est venu jusqu’à la porte. Il l’a entr’ouverte, on a vu sa laide figure. Tout de suite il est parti ; mais on sait qu’il est dans l’escalier, et qu’il y restera toujours.

On le sait, précisément parce qu’on n’est pas du tout en colère contre le mal subitement survenu. Un état de lâcheté qu’on savoure. Une basse soumission aux soins qu’on vous donne. Une diminution, qu’on sait devoir être perpétuelle, de la puissance vitale : voilà ce qu’on ressent. Et enfin, ce qui est beaucoup plus grave que tout le reste, on n’est pas étonné le moins du monde que le mal dure longtemps. On le supporte ! L’affaiblissement du besoin d’activité mentale est si grand que, pour la première fois, on ne s’émeut pas de rester à ne rien faire. Chose d’autant plus étonnante qu’on s’était dit : « Me voilà immobile : que de besogne je vais abattre ! » La journée passe, et il se trouve qu’elle s’est écoulée, inutile, inoccupée et sans ennui ; elle a été comme si elle n’était pas. C’est comme si on se sentait éternel, au moment même où l’on vient d’apprendre qu’on est dans le grand fleuve qui emporte tout, et qui coule plus vite maintenant, plus près de son aboutissement… cet océan morne, sans fond, sans rives, où nul être n’a plus son nom.

Mais tout de même, tout de même, cela n’est pas sans douceur ! Dans les années de force et d’ignorance, on a l’impression qu’on pourrait vivre seul, tant les hommes et les femmes ne vous apparaissent que comme une émanation et un jeu de votre propre puissance ; et s’ils s’écartent de votre route, on leur en veut d’abord de leur incompréhensible ingratitude, puis on les oublie. Mais dès que la nature, au contraire, vous a fait ce signe mystérieux, on conçoit avec une résignation délicieuse que ces humains existent par eux-mêmes, qu’ils sont en dehors de vous, qu’ils continueront peut-être à durer quand vous aurez disparu ; et on leur est alors profondément reconnaissant de tout ce qu’ils vous donnent, même sans le savoir ; on les trouve généreux. Jadis, on vivait en avant. Voici qu’on apprend à goûter le charme de la minute présente, on ne la laisse fuir qu’avec peine, on porte à la perfection l’art de la prolonger. On l’avait regardé venir, on le regarde s’en aller. C’est que l’angle sous lequel on considérait l’univers a changé. C’est en vain qu’il y a quelques années la réflexion vous disait qu’on y occupe moins de place qu’une fourmi sur une montagne ; on ne le savait que par l’intelligence, on ne le croyait pas. A cette heure, on en a conscience comme de la chaleur ou du froid, sans effort, sans que la volonté y soit pour rien. J’ai éprouvé une sensation analogue — car c’est une sensation, ce n’est pas un raisonnement — après mon premier grand voyage autour de la terre ; j’eus physiquement l’impression que la terre était ronde et qu’il me serait désormais impossible de la concevoir autrement. Auparavant, on me l’avait bien dit, mais je consentais seulement à l’admettre, et après je n’y pensais plus : cela fait une grande différence.

Chose curieuse, il ne résulte pas de ce nouvel état d’esprit une diminution de l’idée qu’on se fait de sa propre valeur : c’est comme une sécurité singulière qui vous vient. Je ne sais quoi vous a révélé que toute action avait son résultat, à l’instant même où, personnellement, on constatait une certaine insensibilité à la volupté de l’action. De là à concevoir quelque mépris pour la manière, à perdre la timidité dont on était pénétré toutes les fois qu’il fallait agir ou exprimer une pensée, dans la crainte qu’il y eût peut-être mieux, comme action ou comme pensée, il n’y a qu’un pas. On le franchit ; on s’exprime ou on marche sans songer comment on s’exprime et comment on marche. On est ce qu’on est, pour la première fois. Et c’est ce qu’on appellerait vieillir ? On préfère bénir la destinée, on s’habitue… L’oncle a vu le spectre, et il s’habitue.


Cette nouvelle année, quand Caillou est revenu chez lui il l’a retrouvé qui l’attendait parmi ses roses d’automne et ses fruits mûrissants, entre son chien, son serin qui gazouillait dans la cage peinte en vert, et sa cuisinière précieuse ; et l’oncle Jules, l’oncle Jules lui-même a eu un cri :