— Mais Caillou, tu n’es plus le même !

Il en était déjà triste, parce que les vieux n’aiment pas que les objets et les êtres changent autour de leur personne ; cela les vieillit encore davantage ; et il ne savait pas pourtant à quel point ses paroles étaient vraies. Il est arrivé deux choses à Caillou : ce n’est plus un enfant, c’est un petit homme, un petit mâle qui a dépassé sept ans ; et il sait lire ! Alors, voilà : il n’a plus rien de commun avec le Caillou qu’on a connu. Toute cette grâce, toute cette douce mollesse, toutes ces rondeurs de la petite enfance ont disparu. Il a des mains sèches, allongées, solides déjà ; des bras maigres, mais très nerveux ; un corps grêle et fluet, « où on peut compter les côtes », dit sa mère qui s’inquiète un peu, mais souple et dont il fait tout ce qui lui plaît — ce qui lui plaît étant le plus souvent cent sottises à la minute, — des yeux plus clairs que tendres sous ses cheveux coupés courts ; d’autres dents, qui n’ont pas encore fini de remplacer toutes celles qui sont tombées, ce qui le rend assez laid, et des pieds disproportionnés, des pieds qui ont grandi plus vite que tout le reste. Enfin, comme je vous l’ai dit, il sait lire.

Hélas ! il fallait bien qu’il apprît à lire ; mais ainsi l’univers, tel que l’ont conçu les hommes, et principalement ceux qui écrivent pour la jeunesse, a remplacé celui qu’imaginait toute seule sa petite âme simple. Sa tête est pleine de dangereuses billevesées ; des rêveries trop vastes, des imaginations passionnées et délirantes le dégoûtent à chaque instant de la réalité. Une sorte de pernicieuse fatigue mentale augmente ce désarroi. A genoux, trois ou quatre heures durant, devant un livre à images posé sur une chaise : Vingt mille lieues sous les mers, ou l’Ile mystérieuse, ou Un bon petit diable, il sort de sa lecture les yeux vagues, le cerveau tourbillonnant, une étrange bouderie peinte sur ses traits. Littéralement, il ne sait plus où il est. On ne peut lui tirer une parole.

Il ne vous dira plus ce qu’il pense ; il s’est compliqué, son âme a des replis déjà profonds et son esprit le sens du ridicule. Il craint qu’on ne se moque. Il ne peut vraiment avouer à personne — à personne, vous entendez, pas même à sa mère ! — qu’il se figure tour à tour être « une enfance célèbre », la victime douloureuse de parents barbares, ou bien tout bonnement un mauvais sujet, auteur de tours héroïques. Il devient donc, mais pour lui seul, Pic de la Mirandole, Pascal inventant la géométrie, Romain Kalbris, ou le Bon Petit Diable. Comme Pic de la Mirandole, il tue des grenouilles pour les disséquer. Et il les tue en effet fort cruellement parce qu’il est maladroit, mais il est tout à fait incapable de discerner quoi que ce soit dans ces membres disjoints et ces entrailles éparses. Ou bien il fait « de la poudre » avec des bouts de fusain à dessiner, de la fleur de soufre chipée au jardinier et du salpêtre gratté sur les murs de l’écurie. C’est de la très mauvaise poudre, mais elle fuse tout de même, lui grille les sourcils et provoque un commencement d’incendie dans le vieux grenier de la maison de campagne. De quoi il est très fier, d’autant plus qu’il est sévèrement puni. Les souvenirs de Romain Kalbris interviennent alors : Caillou est une victime, il est plein de génie, et personne ne le reconnaît, et personne ne l’aime. Il grimpe donc dans un arbre, parce que, ça aussi « c’est dans les livres », et y exalte un orgueil larmoyant, sentimental et voluptueux. Quand ses pleurs ont fini de couler, il se rappelle des bribes de musique, car il n’est pas dépourvu d’oreille, et les applique à sa propre situation ou aux aventures des jeunes victimes imaginaires qui sont devenues non seulement ses amis, mais d’autres lui-même. Si vous n’avez rien à me dire lui paraît particulièrement touchant et par conséquent sa propre plainte de gosse injustement martyrisé. Il y a aussi l’allegretto de la symphonie en la de Beethoven, qu’il a retenu fort exactement et qui lui paraît le cri personnel et magnifiquement douloureux de sa misère morale. Quant à Gloire immortelle de nos aïeux, c’est — il en est tout à fait convaincu, avec un mélange de terreur et d’enthousiasme — la chanson farouche des brigands, quand ils rentrent, chargés du fruit de leurs coupables mais séduisantes expéditions, dans la caverne où le jeune Henri, né dans l’imagination du chanoine Schmidt, est retenu prisonnier.

Quand il a été trop méchant, on l’enferme dans une pièce, où dans la cheminée brûle un feu clair, car l’automne cette année est assez frais. Caillou ne s’y ennuie nullement ; il jette, comme un pont, des éclats de bois entre deux bûches enflammées, et croit voir, dans les lueurs changeantes que jettent ces bouts de bois avant d’être réduits en cendre, des armées qui se mêlent, luttent, s’assènent des coups formidables. Il est parfaitement heureux, et quand on vient le chercher vous regarde comme s’il voulait mordre : on le dérange.

Il en veut donc à tout le monde, et ceci lui paraît une justification des tours qu’il joue à ses prétendus persécuteurs. L’oncle Jules est celui qui trouve le moins de grâce à ses yeux, précisément parce qu’il est le propriétaire de la maison, celui qui reçoit et dont on dit : « Fais attention, ton oncle n’aimera pas ça ! » Et il a déjà une dangereuse mémoire. De tout ce qu’on a dit de l’oncle devant lui, de ses manies, de ses ridicules, il a gardé un souvenir fort exact. Il ne le respecte plus et le considère comme un tyran qui n’est pas autorisé à être un tyran, puisqu’il n’est pas son maître en vertu des liens du sang. Pour quelles raisons accepterait-on plusieurs maîtres ? Caillou se refuse à ce servage. Voilà pourquoi, cédant aussi à ses instincts de gourmandise et de rapine, il dévore chaque jour, dans leur plus verte jeunesse, les pommes et les poires de l’oncle, espoir d’une récolte future. Comme il en jette dédaigneusement les débris à travers les allées, il n’est pas difficile de constater le crime :

— Ne mens pas, Caillou ! Tu montes sur les arbres et tu cueilles les fruits ?

— Oui, dit Caillou. Tout en haut des arbres, je monte !

Il avoue fièrement, considérant que c’est là un exploit digne de sa propre estime et d’une inscription dans les ouvrages dont il se repaît.

On le gronde, on le punit, on lui fait jurer :