— Tu ne cueilleras plus de pommes, Caillou ? Promets !
— Je n’en cueillerai plus, dit Caillou, maussade.
— Ni de poires, ni de pêches ?
Caillou promet encore, et il a gardé ça de son ancienne honnêteté : il sait tenir parole. Seulement, le lendemain, pêchers, poiriers, pommiers présentent un spectacle hideux et sans précédent dans l’histoire des désastres de l’arboriculture. Caillou n’a plus « cueilli », cela ne fait aucun doute. Mais on ne lui avait pas défendu de grimper aux arbres. Il a donc grimpé, comme d’habitude, et mangé le plus de fruits qu’il a pu, en laissant les trognons attachés à leur tige. Les arbres sont déshonorés, et Caillou s’applaudit d’avoir à la fois respecté sa parole et acquis la certitude qu’on parlera de lui à travers les siècles : car il est maintenant avide de gloire, même de la plus détestable.
A l’aube suivante, l’oncle part pour la chasse. Il aime cette distraction, il éprouve aussi le besoin de s’éloigner le plus souvent possible de cette maison qui est sienne, devenue pleine d’une agitation choquante et de drames intimes. Il siffle son chien, et Caillou demande d’un air innocent :
— Tu t’en vas, mon oncle ?
Mais le chien, dès qu’il a vu Caillou, fait un bond d’épouvante, et s’enfuit, s’enfuit à l’autre bout du pays, pour échapper à son persécuteur. Car Caillou est son bourreau ; Caillou, pour satisfaire ses instincts de primitif, développés par ses lectures, en a fait parfois un lion, parfois un ours, parfois un loup. Il l’a pris au piège, il l’a tué dans des combats tumultueux, il l’a ramené dans son antre de Robinson victorieux, lié aux quatre pattes, il l’a traîné sur le gravier rude comme un cadavre pantelant ; et le bon chien s’est changé en une pauvre bête apeurée qui n’a plus confiance dans la bonté des hommes, qui sait qu’ils peuvent faire du mal quand on ne leur fait rien. Caillou ne traiterait pas de la même façon Jupiter, le chat, parce que Jupiter a des griffes. Mais il l’utilise cependant à sa manière, il le transforme en un tigre redoutable en l’élevant trente fois par jour à la hauteur de la cage du serin. Et le serin, le cœur battant, les plumes ébouriffées à la vue de l’ennemi héréditaire, se jette contre les barreaux de la cage, s’y brise le bec, s’y écorche les pattes, en perd le boire et le manger.
C’est ainsi que Caillou fait « des expériences » et désorganise l’intérieur pacifique, ordonné, solennel, de l’oncle Jules. Et plus il est admonesté, morigéné, châtié, plus il se considère comme une victime des puissances, plus il se pénètre de l’idée, puisée dans une littérature qui l’abuse, qu’il n’est pas comme les autres, qu’il a le droit de se venger, qu’il ne se venge pas assez, et que ses malheurs sont dignes d’une éternelle mémoire. Il est devenu un romantique, et comme tous les romantiques, on ne peut même plus le prendre par les sentiments : les duretés qu’il subit légitiment à ses yeux tous les actes de révolte.
— Songe à la passion de Jésus-Christ ! lui dit un jour imprudemment sa mère.
— Ça n’a duré que trois jours, répond Caillou. Et moi, voilà trois ans qu’on m’embête !