Voilà trois ans qu’il est le plus heureux petit garçon du monde, mais il se croirait déshonoré de l’admettre. Il n’y a plus qu’à l’emmener, le maître de la maison n’en peut plus. Enfin voilà ses hôtes partis, l’oncle respire. Mais la précieuse cuisinière vient lui rendre son tablier.

— Je ne veux plus rester dans cette maison, dit-elle, on n’y a pas d’égards pour moi : monsieur Caillou, avant de partir, a fourré des colimaçons plein mon lit !

Et elle ajoute :

— Je dois dire aussi à monsieur que son serin est mort.

— Mort ! fait l’oncle. Et de quoi ?

— Je n’en sais rien. De peur peut-être !

C’est ainsi que le pauvre oncle reste seul dans sa maison dévastée, sans cuisinière, sans chien, sans canari. La jeunesse a passé là comme une passion ; elle n’a rien laissé derrière elle que des ruines. Et l’oncle se sent décidément très vieux, très fini, tout à fait incapable de s’accoutumer à ceux qui n’ont pas son âge ; il songe amèrement qu’il ne pardonnera jamais à Caillou. Il est bien vieux en effet, puisqu’il a oublié ce que c’est que l’âge ingrat des petits garçons : celui auquel ils commencent à s’opposer, par la révolte, et pour prendre conscience de leur personnalité, à un monde dont ils se font une idée aussi intolérable qu’elle est fausse.


La mère de Caillou est désespérée. Malgré toute la sagesse et toute l’expérience qu’elles ont pu acquérir, toutes les mères nourrissent la même illusion : elles se figurent que leurs petits resteront toujours petits. Et Caillou maintenant lui apparaît comme une espèce de monstre ! Elle envisage toutes sortes de projets, même celui de le mettre au collège, pour qu’il y apprenne la discipline, le respect, et qu’il parvienne à se persuader qu’il faut « faire comme tout le monde ». Car enfin, il faut que Caillou commence « son éducation ». J’assiste à ses angoisses, mais je ne puis les partager. Caillou traverse une crise, mais je sais bien qu’au fond il est toujours le même Caillou. Et je ne voudrais point qu’on me le changeât, sous prétexte de le corriger.

— Croyez bien, lui dis-je, que je ne nourris nulle haine contre les maîtres de mon enfance. Je sais toutefois que je suis sorti de leurs mains façonné de si étrange manière que j’ai mis des années avant de me retrouver moi-même : et ce furent des années perdues. Il y avait un jeune canard, une fois…