— C’est un apologue.

— Peut-être. Mais je vous assure qu’il s’agit d’un canard véritable, auquel il arriva malheur pendant la grande inondation.

» D’abord ce canard ne fut qu’un œuf, ce qui n’a rien que de très naturel. Monsieur Giscard, tonnelier rue des Ursins, derrière Notre-Dame, l’avait choisi un jour dans une terrine, à la campagne, chez un de ses amis, nourrisseur.

» — Qu’est-ce que c’est donc que celui-là ? avait-il demandé.

» Et en effet, il était plus gros que les autres, un peu plus long, et quand on le mettait entre son œil et la lumière, il prenait une teinte vert pâle, tandis que les autres paraissaient roses.

» — Celui-là ? répondit le nourrisseur : c’est un œuf de cane.

» Alors monsieur Giscard avait demandé la permission de l’emporter, disant que puisqu’il avait des poules, il pourrait le faire couver.

» Voilà par quelles suites de circonstances ce canard naquit rue des Ursins. Sa coquille crevée, il fut d’abord une masse oblongue, qui sous les ailes d’une vieille poule se dorlotait dans du poil jaune, précurseur des plumes. Il était en somme assez semblable aux petits poulets, ses frères de hasard, sauf pour les pattes et le bec, qu’il avait plus larges ; et son corps avait encore la forme de l’œuf dont il était sorti. Puis son pennage poussa, il grandit et devint un canard véritable, fort heureux de sa condition et de ses entours.

» Car la nourriture s’offrait devant lui, savoureuse, abondante et variée. C’était du pain en miettes, des écuellées de rogatons gras, aussi les entrailles d’autres oiseaux, telles que madame Giscard les jetait sur le sol ; et le canard, dans son ignorance ingénue, les dévorait. Au delà de la cour qui servait d’atelier, une fois passée la vieille porte cochère garnie d’énormes clous à têtes de diamant, s’étendait une région très vaste, qui fournissait encore des choses bonnes à manger. C’était la vue des Ursins même, irrégulière, tortueuse, resserrée à l’un des bouts, semblable en vérité à un boyau, avec une vieille chapelle toute ruineuse dont les pierres disjointes offraient en été aux appétits des vers, des mouches, des insectes vivants. A l’une de ses extrémités s’ouvrait la rue de la Colombe, qui mène à un édifice énorme, très haut sur le ciel, avec deux tours et un clocher riche en corneilles ; à l’autre, c’était un espace plat et large, bordé par un mur de pierre. Les hommes appellent l’édifice « Notre-Dame », et l’espace plat, fermé d’une muraille, ils le nomment « le quai ». A certaines heures, ces rues sont presque vides ; on peut s’y aventurer, on y trouve des oranges mâchées, des rognures de viande, mille débris d’un goût délicieux. Mais la petite troupe des poulets et du canard n’allait jamais vers le quai.

» — Qu’est-ce qu’il y a, de ce côté ? demanda un jour le canard, pour s’instruire.