» — L’eau ! répondit la vieille poule,

» Sa voix était si pénétrée d’horreur que le canard n’insista pas. Il connut donc que l’eau, c’était le mal. Cependant il eut la curiosité de savoir ce que faisaient les ouvriers de monsieur Giscard. Tout le jour leurs marteaux de bois dur et leurs doloires luisantes retentissaient et grinçaient sur les muids, les bordelaises, les feuillettes. Le canard apprit que ces vaisseaux ronds et creux devaient plus tard recevoir des liquides ; il les considéra donc comme des remparts destinés à contenir une matière analogue à l’eau, perfide et dangereuse. Il buvait pourtant au ruisseau de la rue. Mais, imitant ses compagnons, il évitait de se mouiller les pattes.

» Un jour, les hommes dirent entre eux : « Elle monte ! » Le canard n’entendit pas leurs paroles, mais il remarqua leur agitation. Ils aveuglèrent les soupiraux avec du ciment et construisirent un mur devant la porte. Le canard crut d’abord que c’était pour l’empêcher de sortir, car les animaux, comme les humains, penchent communément à croire que les choses qu’on fait, on les fait pour eux, ou contre eux. Et le canard s’égaya de cette sottise. Il n’avait jamais volé. Il ne savait même pas que ses ailes, perpétuellement rognées, pouvaient servir à voler, mais il se sentait sûr de franchir, quand il le voudrait, cette ridicule barrière.

» Il y avait dans la cour une vieille mangeoire destinée à des chevaux depuis longtemps disparus. C’était là que perchaient les jeunes poules, tandis que celles qui couvaient demeuraient d’habitude, la nuit comme le jour, dans une cuve pleine de paille ; et c’est à celles-là que se joignait le canard, qui n’aimait pas à grimper. Vers le milieu de la nuit, il entendit des bruits singuliers. On criait, plus loin que la maison, dans la rue :

» — L’eau monte, elle monte toujours ! Déménagez, vous ne pouvez rester ici !

» Le canard ne savait pas que ces cris venaient de barques montées par des soldats. Ce qui le surprit davantage, c’est que la cuve dans laquelle il sommeillait semblait se mouvoir assez doucement, au lieu de demeurer à sa place ordinaire ; et à la lueur du croissant de la lune, il s’aperçut que la mangeoire, sur laquelle étaient perchées les jeunes poules, paraissait maintenant moins élevée au-dessus de sa tête. Les animaux ont des rêves aussi bien que les hommes : cela sans doute était un rêve ! Cependant la vieille Houdan qui l’avait couvé, au moment où la cuve se rapprocha de la mangeoire, battit désespérément de ses pauvres ailes, et sauta. Le canard fit comme elle, par esprit d’imitation. Puis il se rendormit tranquillement, car les oiseaux, dès que le soleil est couché, ne peuvent tenir leurs yeux ouverts.

» Mais ils s’éveillèrent dès l’aube, et le jour naissant lui montra un spectacle étrange. A la place du sol qu’il avait piétiné la veille, plat et très dur, d’une belle couleur grise, et fertile en nourriture, il n’y avait plus sous ses pieds qu’une étendue jaunâtre d’un élément inconnu. Au premier abord on eût pensé que c’était solide, mais vers les coins et les parois de la cour, ça se gonflait, ça clapotait ; c’était sournois, inquiétant, insidieux. La vieille poule dit, avec un frisson d’effroi :

» — C’est l’eau !

» Et le canard éprouva un sentiment d’angoisse bien plus déchirant que celui qui pénétrait ses voisins parce que c’était une loi inculquée dès son enfance, et non pas son instinct, qui le retenait à sa place. L’eau lui faisait envie, il la désirait d’une manière à la fois vague et puissante ; pourtant elle lui faisait peur par principe. Il demanda timidement :

» — Est-ce que c’est vrai, absolument vrai, qu’on ne peut pas descendre là-dessus et se tenir debout, tout en vie ?