— Eh bien, je savais que ces gens-là étaient couverts de crimes, je savais qu’ils étaient les mêmes que les massacreurs de Belgique et d’Orchies ; mais je ne pouvais pas m’empêcher d’admirer. C’était si beau ! Ils marchaient de leur pas de parade, qui est ridicule ; leurs uniformes, couleur réséda crasseux, étaient couverts de taches de vin et de graisse, immondes ! Mais tout cela se perdait dans leurs chants. Des chants graves, en trois parties, quasi religieux. Pas une voix qui détonnât, pas un accroc à la mesure, et c’était de la musique, enfin, de la vraie musique, populaire, mais pas canaille, simple et pourtant savante. Et c’est à ce moment-là, je vous le répète, que j’ai été le plus malheureux ! Je songeais : « Nous vaincrons, j’en suis certain, on les chassera d’ici, on leur imposera la paix qui les mettra pour toujours hors d’état de nuire. Mais nous n’aurons jamais ça ! » Est-ce que vous pouvez m’expliquer comment il se fait qu’il semble impossible que le sens populaire de la vraie musique ressuscite en France ?
Je n’ai pu l’expliquer, mais il me paraît, par malheur, trop évident qu’il avait raison. Sauf dans quelques départements du Midi, il est hors de doute que notre âme populaire est incapable aujourd’hui de s’exprimer par le chant autrement que par des unissons, et quels unissons ! Quatre-vingt-dix-neuf Français sur cent ne sauraient plus retenir une phrase musicale, je ne dirai pas compliquée, mais un peu longue. On a essayé d’évoquer, depuis la guerre, les beaux hymnes de l’époque révolutionnaire, et j’ai entendu sur les routes nos régiments essayer le Chant du départ. C’était trop difficile : ils l’écorchaient, ils l’abrégeaient, ils en faisaient autre chose, et quelque chose, je vous assure, qui n’était pas bien beau. L’idéal populaire de la musique, en France, s’est réduit à la valse la plus bêtement sentimentale, d’une part, et au refrain nègre et ordurier, d’autre part : avilissement de la joie comme de la mélancolie, incapacité d’enthousiasme serein et de gravité. Je me rappelle avoir dit un jour à un meneur des camelots du roi : « Je vous promets d’assister à vos réunions le jour où l’on y chantera Vive Henri IV. » Vive Henri IV, une des plus belles mélodies en mineur que je connaisse. « C’est impossible, me répondit-il, cet air-là, c’est bien trop triste ! » Par ailleurs, les socialistes ne valent pas mieux. Ce n’est pas seulement la « poésie » de l’Internationale qui est stupide, mais l’air, dont la banalité s’apparente avec les mélodies les plus banalement odieuses dont les pères jésuites ont empoisonné la musique religieuse à partir du début du siècle dernier ; et c’est pourquoi sans doute les socialistes vous affirment sérieusement que « l’Internationale, c’est beau comme un cantique ». Je me souviens qu’un jour, comme j’assistais à la cérémonie annuelle du « Mur des fédérés » au Père-Lachaise, les révolutionnaires russes répondirent à cette insupportable rapsodie par un hymne de leur patrie, l’un des plus funèbres, les plus sublimes, les plus déchirants qui puissent sortir d’une poitrine humaine : « Hein, me dit un ouvrier à côté de moi, ces pauvres Russes, ce qu’il faut qu’ils en aient encore une couche ! » Cet « encore » signifiait dans son esprit beaucoup de choses, mais plus particulièrement, j’imagine, que ces Russes ne devaient pas être de véritables révolutionnaires, puisqu’ils s’obstinaient à donner à leurs chants un caractère religieux.
On voudrait se consoler en considérant qu’une partie de la bourgeoisie et de ce qu’on est convenu d’appeler les classes supérieures continuent d’emplir les salles de concert et de drame lyrique. Mais il ne faudrait pas se bercer d’un fol espoir. Ou je me trompe fort, ou les gens qui font profession d’aimer la musique aujourd’hui ne sont pas du tout les mêmes que ceux qui l’aimaient jadis. Ils ont transporté la musique du plan émotionnel sur le plan intellectuel. Ils n’y cherchent plus un moyen de se transporter hors d’eux-mêmes, dans une région d’enthousiasme ou d’émotion sans cause apparente, mais le plaisir que procure la solution rare d’une équation musicale difficile. Voilà pourquoi il faut bien s’amuser, malgré la rigueur des temps, du mouvement tournant par lequel des Français, qui sont d’ailleurs aussi bons patriotes que les autres, mais ont conservé de l’affection pour la musique de Wagner, essayent de sauver Wagner en dénonçant que Meyerbeer était Prussien, Berlinois, et qu’on a donné son nom à une rue, ce qui ne se saurait supporter. La vérité est que Wagner, en France, n’a pas et n’aura jamais plus d’importance que Meyerbeer, parce qu’on n’y aime pas la musique, je veux dire qu’on ne l’y sent pas, ce qui, après tout, est la vraie manière de l’aimer.
… Seulement, il est possible, tout bien examiné, que les peuples arrivés à un certain degré de civilisation supérieure ne sentent plus la musique. Il faudrait, pour en garder le sentiment sincère et sain, un certain degré de barbarie. Cela permettrait d’expliquer pourquoi les Anglais ont perdu depuis plus longtemps que nous-mêmes ce sentiment et ce goût, et pourquoi les Allemands l’ont gardé. De la sorte, pour aimer la musique, il serait indispensable d’être resté assez sauvage pour pouvoir massacrer de gaieté de cœur les petits enfants. Il y a là matière à réflexion.
LA MORT DU GENTLEMAN
… C’est un de mes amis d’Angleterre qui, à son grand regret, fut jugé trop vieux pour s’engager. Il dut se contenter de rendre service « aux arrières », où il a trouvé moyen encore de payer de sa bourse et de sa personne : de sa poche sont sorties les quelques milliers de livres qu’il fallait pour créer une ambulance ; après l’avoir créée, il ne s’est même pas soucié de surveiller l’emploi de ses fonds comme économe ou infirmier. Cela ne lui eût point paru assez « actif », car pour lui comme pour beaucoup de ses compatriotes, il n’y a de véritable activité que celle du corps, dans le grand air de la campagne. Donc, il conduit une automobile, par tous les temps, à toutes les heures du jour et de la nuit, au froid, à la neige, à la pluie, dans la boue, et il note chaque jour, avec une sorte d’enfantine fierté, le nombre des milles parcourus. Il est resté droit et adroit, maigre et alerte, avec un teint bien frais, des muscles solides, un cœur pur.
Je l’aime pour tout cela, et pour une admirable propreté physique et morale. Il est well fed and well bred, bien nourri et bien élevé. Il a toujours su ce qu’il était bien ou mal de faire, depuis l’heure de son lever jusqu’à l’heure de son coucher, et comme il ne fait jamais que ce qui est bien, il vit dans une sorte d’allégresse tout unie qui rappelle celle des moines : il n’a pas eu à y penser, et rien n’est plus sain, plus réconfortant, plus rajeunissant que de n’avoir jamais un instant de doute sur la direction ou la signification d’un acte, quel qu’il soit, exceptionnel ou quotidien. Il sait d’avance quels sont les mots qu’il est permis ou impossible d’employer : ceux qu’on prononce devant tout le monde, ceux dont il est décent de n’user qu’entre hommes, et encore à demi-voix, comme pour communiquer une confidence un peu délicate — la plupart de ceux-là mêmes ne choqueraient point dans un pensionnat de demoiselles, — et ceux qu’on ne saurait prononcer jamais, sous aucun prétexte. Enfin sa probité est scrupuleuse, presque superstitieuse, au point qu’il n’oserait détourner de quelques centaines de mètres son automobile administrative pour me venir voir : c’est de l’essence qui ne lui appartient pas, de l’argent, par conséquent, dont il doit compte. Et il en tient compte absolument, comme il respecterait le secret d’une lettre, ouverte devant lui sur la table, mais qui ne lui est pas adressée. Il est infiniment rare qu’il dise jamais rien d’excessif, ou de personnel, ou d’original, et si cela lui arrive, il le regrette, car cela, à son jugement, est improper. Aussi n’aime-t-il dans la conversation, chez les autres, ni l’excès d’originalité, ni l’imagination. Cependant il est sociable, bien plus sociable, je vous assure, qu’un Français. Il se sent fraternel, à son aise, heureux à côté de ses semblables : seulement, parce qu’ils sont là. Beaucoup de nations ont développé chez les femmes les sentiments de pudeur et de retenue qui contribuent tant à perpétuer chez elles tout le charme, l’espèce de tendre duvet de la jeunesse. Mais il n’y a que dans la sienne que le travail patient de plusieurs générations a su donner aux hommes une décence, une réserve, une espèce de délicatesse morale qui les rapprochent étrangement de la décence, de la réserve, de la délicatesse féminines. Et cela se voit jusque dans le caractère de leur beauté, qui pourtant est si mâle.
C’est moi qui lui appris, à l’un de ses récents passages à Paris, que l’Angleterre venait de se décider à instituer chez elle le service militaire obligataire. Il jeta les yeux sur le journal qui en apportait la nouvelle, le froissa et le laissa retomber en soupirant :