— C’est ce que je craignais, dit-il. Il le fallait, on ne pouvait pas faire autrement : il faut toujours faire ce qu’il faut.
Puis il soupira encore :
— … Mais c’est la mort du gentleman !
Je ne comprenais pas, je ne le comprenais pas, et je le lui dis.
Il répliqua :
— C’est nous que vous avez accusés de ne pas comprendre, avouez-le. Vous vous disiez : « Comment ! Dans un si pressant besoin, alors que la victoire est une question de vie ou de mort pour l’Angleterre aussi bien que pour tous les peuples qui livrent le même combat, elle hésite devant une mesure aussi nécessaire parce que ce serait violer un principe métaphysique : le principe de la liberté individuelle ? Vouloir que tout homme, tout citoyen ait le droit de disposer de sa vie, puisse refuser d’accepter que la communauté en dispose sans son consentement, nul sentiment social plus noble, nulle conception plus généreuse. Mais pourtant ! En même temps qu’un peuple libre, et pour qui la liberté est avant toutes choses un fait réel, matériel, individuel, les Anglais sont des hommes d’affaires, qui savent compter. Qu’ils comptent : et ils s’apercevront qu’à cinq sous par jour un soldat ne nous coûte que sept francs cinquante par mois, tandis qu’à cinquante francs par semaine le volontaire qui ne s’est engagé que sous condition de cette haute paye, leur en dépense deux cents. Cela est-il juste, cela est-il sage, cela est-il prudent ? Ce combattant même ne doit-il pas songer que cet excédent il le retrouvera plus tard sous forme d’impôts, sous forme d’un alourdissement des conditions du travail dans toute la nation ? Et au principe du respect de la liberté individuelle ne peut-on opposer un autre principe, aussi sacré, et qu’un peuple de moralité profonde, tel que le peuple anglais, est plus que tout autre disposé à accepter ? Celui qu’on doit sa vie, pour rien, à la civilisation dont on profite et qui a fait de vous, justement, ce qu’il y a de plus libre au monde : un Anglais !
» Mon cher ami, je pourrais me contenter de vous répondre que chez nous la liberté individuelle est une religion, et que les religions ne se discutent pas. C’est au nom de cette religion que nous n’avons pas encore admis que nul homme, que nul enfant même ne peut être vacciné, si lui-même ou ses parents n’y consentent : et cela au péril même de la contagion ! Et vous voudriez que ce même homme acceptât sans hésitation de porter les armes sur un ordre pur et simple de l’autorité supérieure ? Ce serait une terrible révolution ! Mais il va s’en produire une autre, que je prévois et que je déplore, tout en m’y résignant.
» Cette révolution, elle a déjà eu lieu chez vous il y a quarante ans, bien que vous ne vous en soyez pas douté : une révolution qui a tué dans votre pays les bonnes manières et le beau parler, la pudeur du dire, l’horreur des gros mots. Moi qui pourtant ne suis pas de chez vous, je distingue aux premières paroles un homme qui atteignit ses vingt ans avant 1872, époque où vous instituâtes le service militaire obligatoire pour toutes les classes de la société, ou après cette date : et le contre-coup de ce bouleversement profond s’est fait sentir jusque dans le vocabulaire de votre littérature, puis dans celui du théâtre, qui ne fut atteint que plus tard, parce que le théâtre est plus conservateur, plus arriéré si vous voulez, que le livre. Depuis cette date, le langage des couches supérieures en France a tendu invariablement à se rapprocher de celui du peuple. Si vous n’en avez pas trop souffert, c’est qu’il y a malgré tout dans ce peuple, en dépit des apparences, une espèce de gentillesse naturelle, et que toujours, du reste, votre littérature est retournée puiser aux sources populaires. Mais chez nous ! Depuis quatre générations au moins nos hautes classes n’ont visé qu’à se constituer un langage s’écartant de plus en plus, dans la prononciation comme dans les mots, de celui des masses. Même leur argot était de plus en plus différent, alors que chez vous, au contraire, c’est l’argot qui fait trait d’union ! La séparation était donc nette, claire, indiscutable. Elle se manifestait par la façon de parler, par notre euphuïsme, qui consistait, à l’inverse de celui des contemporains de Shakespeare, en l’emploi des termes les plus généraux et les plus adoucis, de ceux qui évoquent le moins les choses, surtout quand les choses sont laides, ou basses, ou choquantes. De sorte que d’un côté, d’une façon apparente, il y avait ceux qui parlaient ainsi, les gentlemen, et de l’autre côté, les autres. S’il n’en est plus ainsi — et la contagion empêchera qu’il en soit ainsi — ce sera le commencement de la fin, le commencement du désastre, et, quand la propriété dans les termes aura remplacé la propreté, quand on pourra tout dire, quand on osera tout dire, l’agonie du gentleman.
» Vous voulez me faire espérer que ce sera dans la forme seulement ? Mais vous savez bien que tout se tient et qu’il n’y a peut-être pas de pays où, plus que dans le nôtre, la forme emporte le fond. En même temps que leur langage et leurs mœurs, ce seront les hommes qui disparaîtront, parce qu’on ne les respectera plus. Ils seront comme tout le monde, et on les jugera sur autre chose que sur leur forme — peut-être sur l’autorité de leur caractère et de leur intelligence, mais peut-être aussi sur le déchaînement de leur grossièreté, qui sera pris pour de la force. Ajoutez à cela un phénomène inévitable dont les résultats seront plus graves encore : jusqu’ici notre armée se recrutait seulement en bas des degrés sociaux et il était facile de fonder l’autorité du commandement sur la seule naissance, sur la seule éducation morale de l’officier. Là encore, et là surtout, l’homme n’exigeait du chef que d’être un gentleman. Mais si tout Anglais doit servir, et servir comme simple soldat, les gentlemen comme les autres, ces soldats gentlemen seront plus exigeants ; ils demanderont à l’officier quelque chose de plus, une plus grande expérience technique, ils réclameront pour eux-mêmes, c’est-à-dire pour tous, le droit à l’avancement… Ce sera une nouvelle Angleterre. Il est possible qu’elle vaille mieux que l’ancienne par certains aspects ; il est possible que cela vous émeuve moins que moi, parce que vous n’aviez pas en France le gentleman et que vous vous en passiez, ou prétendiez vous en passer. Mais il est concevable que d’avance j’en éprouve un douloureux regret parce que… parce que, good God, j’en suis un : et vous avouerez que c’était quelque chose de bien !
» Tout cela, voyez-vous, on ne peut pas le dire, ni dans les journaux, ni à la tribune du Parlement. Ce sont là des secrets. Pourtant tout le monde le sait, dans nos familles, dans nos vieilles demeures héréditaires, parmi nos femmes. C’est à la fleur de l’Angleterre qu’on demande de passer, c’est la vieille Angleterre qu’on somme de signer son arrêt de mort… Mais pour rester dignes de nous, pour montrer que nous sommes toujours cette haute et solide race de ces vieux Anglais bull-dogs qui ne lâchent jamais le morceau, ni l’ennemi, nous le signerons ! Nous le signerons de meilleur cœur que les mystiques du libéralisme ou des sectes religieuses qui s’opposent à l’obligation du service sans savoir pourquoi : parce que nous saurons, nous, l’étendue de notre sacrifice — et que c’est une consolation de savoir qu’on est brave. Mais c’est dur tout de même !