Et son cœur inquiet battait très fort dans sa poitrine.

Mais l’ombre ne répondit pas. Elle ne plaignait jamais personne. La pitié est un sentiment qu’elle ignora toujours. Il y a des bergers qui perdent leur troupeau : on les regarde, on s’en amuse, et c’est une leçon. Il est des bergers qui savent l’accroître, quels que soient les moyens : on les regarde, et c’est une autre leçon.

— Serait-ce, demanda le successeur, pour me féliciter ?

L’ombre ricana :

— De quoi ?

— Mais, dit le dormeur impérial, à demi éveillé de son grand rêve, pour avoir suivi tes exemples.

— Tu crois ? dit l’ombre… Oui, je comprends. Faire chercher querelle aux voisins par d’obéissants serviteurs, pour justifier ses actes au moment où l’on en a besoin. Ou bien agir d’abord au mépris des serments, parce que les rois ne doivent jamais se croire tenus par leurs serments, et faire justifier ensuite ses actes par ces mêmes serviteurs obéissants, et par le succès, Mais c’est l’apparence, seulement l’apparence, le mot-à-mot du texte. Le sens, c’est qu’il faut n’avoir qu’un adversaire ou deux à la fois, des adversaires à qui le reste du monde, abusé, demeure indifférent ou hostile. Et toi…

— Pourtant, les choses ne vont pas mal, en ce moment ! J’ai traversé des heures plus dures, aussi dures que celles que tu connus, que celle où désespérant de ton étoile tu faillis te suicider, ô grand-oncle Frédéric, qui fus un si beau joueur ! Mais je t’ai imité, je t’assure que je t’ai imité, et tu peux être fier de moi. J’ai intimidé, j’ai séduit, j’ai menti, j’ai promis — et j’ai trouvé des alliés que j’entraîne. Quand je considère avec quelle énergie je me tourne à gauche après avoir échoué à droite, et sur mes derrières alors que je n’ai obtenu aucun succès décisif autre part, dans mon ingéniosité à découvrir de nouvelles ressources, à changer de place, à ouvrir à l’adversaire étonné de nouveaux champs de lutte où je n’aurai pas trop à lutter, il me semble que je ne suis pas indigne de ta mémoire.

— Tu jettes de nouveaux fous dans ta folie, dit l’ombre. Mais tu as mal commencé. Cela ne se répare pas. C’est en cela que tu n’as pas compris mon exemple. Moi, je commençais toujours bien, je préparais toujours bien. Mes accidents n’étaient que des incidents. Et si j’étais mal parti, je m’arrêtais. Tu ne sais pas t’arrêter. D’ailleurs, tu ne peux pas t’arrêter. Tu as rompu les digues qui retenaient les trois plus grands lacs de l’univers. A la fois. Et tu te réjouis en cette minute parce que tu romps d’autres digues encore, qui contenaient jusqu’ici d’autres petits lacs. Tu me diras que tu n’avais plus que cela à faire, et je le sais bien. Mais je ne suis pas sûr que tous les torrents que tu crées vont se jeter dans ta rivière. Et même s’ils s’y jetaient… Cela complique tout, mais n’achève rien.

— Alors, que me conseilles-tu ?