— Je ne conseille rien. Du reste, je ne donne jamais de conseils. Et je suis mort. Je suis au spectacle, et puis je regarde. Voilà pourquoi je suis venu aujourd’hui, pour regarder ; et surtout pour voir de plus près un spectacle que j’apercevais, que je pressentais déjà du fond de ma tombe, et qui me faisait rire… Il fait pleurer tous les hommes de la terre, mais je suis philosophe. Tu sais que je suis philosophe : il me fait rire.
— Lequel ?
— Je m’étonne que tu ne le distingues pas toi-même, puisque tu en es le héros… Voici une guerre qui jette les uns contre les autres vingt-cinq millions d’hommes — de mon temps on faisait la guerre avec quelques poignées de pauvres diables achetés par les uns, vendus par les autres. On accomplissait de grandes choses à petit prix, et cela en valait la peine : mais tu as changé tout cela. Sur ces vingt-cinq millions d’hommes, cinq millions sont déjà morts, et de ceux qui t’appartenaient — les autres savaient pour quelle cause ils ont combattu : pour leur liberté — beaucoup ont gémi : « Pourquoi ? Pourquoi ? » Des millions d’autres, blessés, infirmes, invalides à jamais, se posent la même question, qui restera éternellement sans réponse. Je passe sur les larmes des mères, des filles, des femmes, des fiancées ; je suppose que tu y demeures insensible…
— C’est la guerre !
— Oui, c’est la guerre. Par surcroît, l’Europe est ruinée pour de longues années, peut-être pour des siècles, mais plus particulièrement ton pays. Tu ne peux plus espérer que la fin, quelle qu’elle soit, répare ces ruines. Il est trop tard, et tu es trop épuisé pour le pouvoir exiger. Si tu échoues, c’est l’effondrement. Si par chance tu réussis, tu ne réussis qu’à peine ; tu réussis dans ce sens que tu pourras nourrir l’espoir de recommencer — mais les autres aussi, ce qui est atroce ! Enfin, depuis le commencement du monde, nul n’a jamais, par une telle décision aveugle et pourtant volontaire, déchaîné une telle catastrophe, une telle furie d’assassinats ; il n’est pas un conquérant mogol qui eût pu élever une si haute pyramide de cadavres : elle monte jusqu’au ciel.
— C’est la guerre !
— Oui, c’est la guerre. Mais voici où j’en voulais venir. Je te regarde. Je te dis que je ne suis venu que pour repaître ma vue de ce spectacle étonnant ! Je vois ta main avortée se cacher misérablement dans ta manche vide. Je sais que tu ne peux monter à cheval, comme le ferait le plus médiocre des cavaliers, sans une aide et sans un escabeau ; je sais qu’il te serait impossible de manier un outil de guerre, un fusil ou une lance. Je sais que tous les docteurs, tous les conseils que tu réunis pour te procurer de nouveaux hommes à précipiter dans ta boucherie, malgré leur nécessaire indulgence, malgré leur volonté bien arrêtée, dictée par toi, de les estimer « bons pour le service », te déclareraient incapable de porter les armes, incapable de faire un soldat. Un réformé — depuis le jour de ta naissance jusqu’au dernier de ta vie, un réformé ! Voilà ce que tu es : et que ce soit toi qui de parade guerrière en parade guerrière, de cliquetis d’armures en cliquetis d’armures, en entassements d’uniformes, aies préparé, voulu cette guerre, ces millions de morts, cette infinité de désastres, je trouve, oui, je trouve que c’est la plus monstrueuse et la plus sinistre bouffonnerie. C’est cela que j’ai voulu voir. C’est cela que je voulais te dire.
Et l’ombre disparut…
CEUX QUI RESTÈRENT
C’est une chose que j’ai apprise par hasard en cherchant à savoir d’autres choses, qui m’intéressaient davantage, qui étaient plus près de mon cœur, et que je n’ai jamais sues… L’invasion a déferlé du nord, elle a couvert ce pays de Belgique et des Flandres françaises d’où sortirent mes aïeux, où se passa ma jeunesse, qui m’a donné tant de souvenirs et me garde tant d’amis — plus que des amis : des hommes et des femmes issus du même sang et qui me sont plus chers à mesure que je vieillis. Et puis, subitement, le flot s’est arrêté. L’héroïsme d’une race, le génie des chefs l’a contenu. Il est allé jusque-là, jusqu’à ce point que nous connaissons ; il n’a pu, malgré les plus sanglants efforts, aller plus loin. Mais on dirait que la volonté de cette énorme vague a gelé en retombant, qu’elle a formé un mur de glace, que seul un printemps de France pourra fondre. Et en attendant, de ce qui se passe au-delà, de la vie, de la mort, des souffrances, des espoirs, des angoisses de ceux que nous aimons, nous ne savons rien, ou presque rien ; un « presque rien » peut-être plus cruel encore à notre sensibilité que le néant d’une totale ignorance.