— Tu devrais m’envoyer un de tes obus dans le ventre : au moins ce serait fini !

Presque tous les chevaux boitaient, endommagés par des prises de longes ou par des coups de pied. Rarement dételés, jamais déharnachés, les traits, les culerons, les croupières leur avaient fait de grandes plaies, couvertes tout le jour de mouches et de taons. Cavalerie misérable, affaiblie encore, comme les hommes, par une incessante diarrhée. Mais l’horreur suprême, le signe le plus atroce de l’invasion, c’était la fuite de la population devant l’ennemi : vieilles femmes, jeunes filles, mères avec des nourrissons, presque toutes avec des essaims d’enfants. Ces malheureux sauvaient ce qu’ils avaient de plus précieux, leur existence ; les femmes et les filles leur honneur, un peu d’argent, souvent une bête familière : un chien, un chat, un oiseau dans une cage. Une grande bâche, abritant l’avant d’une charrette, formait tente. Un vieillard, deux femmes, toutes deux enceintes, avec une demi-douzaine d’enfants dans leurs jupes, regardèrent la batterie qui reprenait sa route. Une des femmes poussa le coude du vieux :

— Vas-y, père !

Il hésitait.

— Vas-y !

Alors le vieux vint jusqu’aux soldats. Rougissant, au moment de parler, il se détourna :

— Ah ! non, gronda-t-il, ce n’est pas à mon âge qu’on apprend à demander de ça !

— Demander quoi donc, vieux ?

— Du pain. Vous n’auriez pas un peu de pain de trop ? C’est pour les gosses.

— Mais si ! Jamais on ne mange tout.