La vérité, c’est que le pain, même pour les soldats, se faisait rare. Il moisissait ; il fallait, en épluchant, retrancher la moitié des boules. Pourtant ils donnèrent deux miches.
— Merci… Je parie que vous vous privez.
— Mais non : on en touche comme ça de pleins fourgons tous les jours.
Le bonhomme partit avec ses deux miches. Il s’essuyait les yeux d’un revers de manche. Une volée de shrapnells hacha des feuilles et des branches, dans le bois lointain.
— Tas de vaches ! gronda le canonnier Millon, le poing vers l’ennemi.
Beaucoup de ses camarades se croyaient trahis. C’était leur fierté native, l’aristocratisme de leur race qui leur inspiraient ce mauvais soupçon. Se sachant individuellement supérieurs à l’adversaire, en ayant eu la preuve sur le champ de bataille, il fallait alors qu’on eût voulu cette défaite ; et même les meilleurs ne comprenaient plus. Cependant une autre préoccupation tourmentait leur esprit. La bataille, la bataille depuis laquelle ils reculaient, cela s’appellerait-il la bataille d’Ethe, ou la bataille de Virton ?
— Qu’est-ce que ça peut bien nous f…? demanda pourtant l’un d’eux.
Un trompette répondit :
— Une supposition que tu rentres, et qu’on te demande où tu t’es battu. Tu répondras : « Là-bas, en Belgique. » Mais c’est grand, la Belgique ! C’est plus grand que ta commune… C’est-il à Liège, à Bruxelles, ou à Copenhague ? Et t’auras l’air d’une andouille.
Ainsi le désir de savoir, l’impérieux désir de savoir pour pouvoir parler, au milieu de ces catastrophes, hantait éperdument l’âme de ces Français. Puis la route même recommençait à leur parler du malheur de la patrie ; c’était tout ce que les troupes abandonnaient : des sacs, des képis, des uniformes déchirés et sanglants, des fusils brisés, des baïonnettes tordues. Langage muet, mais désolé, qui leur criait avec véhémence le malheur de la patrie, l’infortune de leurs armes. Et certains se rappelaient alors, avec amertume, dans quels espoirs ils avaient quitté leur garnison, et dans quelle ivresse : des fleurs couvraient les affûts des canons, les canons, les avant-trains. Des femmes, à pleines brassées, apportaient des roses, des hortensias, des glaïeuls. Dans ces choses parfumées et croulantes, leurs visages avivés de soleil et d’émotion, leurs yeux humides apparaissaient pour disparaître ; et de loin, comme les sentinelles leur défendaient d’approcher, elles jetaient leurs bouquets.