Et maintenant… leur cœur en crevait.
C’est ainsi que les artilleurs arrivèrent aux portes de Paris, remâchant leur douleur, piétinant dans la poussière de leur retraite. On leur dit : « Les Allemands sont arrivés à Creil… On se bat sur le Grand Morin… — Ah ! Alors on est fichu ? — Mais non : pourquoi ? » Une confiance ingénue et sublime demeurait ancrée dans les cœurs. Pourtant on ne savait rien. C’était le 6 septembre, et l’on ne savait rien, rien d’autre que ce qui ne pouvait engendrer que de l’angoisse : et toutefois on était comme vivifié par la sensation inexprimable et précise d’une présence aimée, formidable, immortelle. C’était un souffle vivant, l’appui d’une personne, ou plutôt d’une divinité invincible. Ainsi, aux heures les plus désespérées des luttes inégales contre Xerxès, l’ombre tutélaire de Minerve avait continué de planer sur Athènes.
Le lendemain matin 7, le chef de pièce Bréjard cria :
— Debout ! Écoutez !
Il tira un papier de sa poche, et lut. Il lut ce que nous savons tous aujourd’hui, mais que nous devrions savoir par cœur :
« Au moment où s’engage une bataille d’où dépend le salut du pays, il importe de rappeler à tous que le moment n’est plus de regarder en arrière : tous les efforts doivent être employés à attaquer et à refouler l’ennemi. Une troupe qui ne pourra plus avancer devra coûte que coûte garder le terrain conquis et se faire tuer plutôt que de reculer. »
Quand le chef de pièce Bréjard eut fini de lire, il s’arrêta un moment…
— Maintenant, attelez, conclut-il simplement, on y va !
Ce fut tout. C’est comme ça qu’y alla toute la France, qu’y alla toute l’armée. Et pas plus qu’ils n’avaient compris tandis qu’ils reculaient, pas plus d’abord ces artilleurs ne comprirent, maintenant qu’ils retournaient vers ce nord glorieux. Ils tombèrent en pleine bataille.
— Eh bien, comment ça marche-t-il, là-bas ? demandèrent-ils à un marsouin blessé à la tête.